Marcelin se grisa pour la première fois de sa vie, d’une sorte de fort étourdissement qui l’intéressa beaucoup. Au quatrième verre de Mumm, il se sentit entraîné. La conversation restait générale ; il avait été un peu silencieux, et la brune Angélique le méprisait un peu ; maintenant, des gaîtés, des expansivités lui venaient ; ce fut lui qui commença la série des excentricités. Il se mit ensuite à dire des galanteries à sa voisine ; en même temps il trouvait des plaisanteries à lancer ; il était heureux.

Le Mumm coulait à flots ; Marcelin se laissait aller ; cela l’amusait ; il remarqua que ses compagnons s’échauffaient. Il avait la tête brûlante, les mains moites, le sang aux yeux. Il se surprit à fredonner un air de valse… Heu ! heu ! se dit-il. Et il rit tout haut. Personne n’y fit attention.

Le verre d’Angélique était vide ; Marcelin eut un attendrissement et un remords ; il saisit la bouteille et le remplit.

— A votre santé !

— A votre santé !

Il se pencha et s’accouda en face d’elle ; elle s’était renversée dans son fauteuil ; il s’approcha. Alors il prit la parole et parla, parla ; dans une demi-conscience, lui-même il admirait sa facilité. Il buvait à petites gorgées ; il passait de temps en temps la main sur les épaules nues de sa voisine, et il continuait.

Au milieu d’une phrase, tout d’un coup, elle l’interrompit ; à son tour, elle prit la parole. Elle lui raconta des épisodes, évidemment mensongers, de sa vie ; elle le regardait en parlant ; il avait le sentiment d’être un vague public ; il souriait béatement.

Il était arrivé à cette première ivresse qui est une sorte de séparation de l’âme et du corps. Il agissait par mouvements automatiques ; il eût été incapable de se lever ; mais sa présence d’esprit, il la gardait ; seulement, son corps n’aurait plus obéi aux ordres de sa raison. Davantage, il n’aurait pu parler, malgré qu’il eût fort bien su que dire ; sa langue était comme inerte ; cela ressemblait, moins l’horreur, à l’état de cauchemar, quand l’on veut sans pouvoir. Il lui venait à l’esprit une foule de réflexions profondes ou spirituelles, dont émailler les narrations d’Angélique et qu’il ne savait que se formuler intérieurement. Tout à coup, il eut une honte : il ne fallait pas laisser voir qu’il était ivre : et, en fait, l’était-il ? il se rendait compte de tout, il avait son bon sens entier. Il se redressa, se raidit ; mais sa tête penchait de côté et d’autre, comme s’il avait été pris de sommeil.

Le cadet des frères Crémone s’était assis sur le divan avec son amie blonde, et la pinçait obstinément. Son frère et Charles discutaient sur quelque chose… Marcelin notait tout cela pour se prouver sa lucidité. L’idée lui vint de remplir à nouveau les deux verres ; Angélique but sans cesser de parler ; il but avec un sourire. Il mit son fauteuil tout près du sien ; d’un geste elle gara sa robe ; il admira sa présence d’esprit.

Brusquement elle se tut. Marcelin sentit ses yeux papilloter. Je suis gris, se dit-il ; mais cela ne m’empêchera pas de faire mon devoir. Son devoir lui apparut de pincer Angélique ; il l’exécuta avec facilité. Il lui prit la taille et lui baisa la gorge. Elle le laissa faire. Elle semblait rêvasser. Il chiffonnait dans son corsage, avec persévérance et lenteur. Bientôt, il se trouva presque sur elle. Ils se disaient des mots langoureux :