Le huitième jour, après dîner, il fut aux Folies-Bergère. Il était angoissé. Dix femmes l’assaillirent ; il ne les voyait pas. D’autres se promenaient ; il se promena et se remit un peu. Il n’osait regarder les femmes et il essayait de les voir ; il les considérait à la dérobée, en passant, et fuyait vite ; il les frôlait ; toutes le terrorisaient. Comment suivre l’une d’elles ? mais comment, surtout, comment l’aborder ? On peut se laisser aborder ; mais comment répondre ? Des gymnastes se balançaient sur des trapèzes ; les femmes s’étaient arrêtées à les contempler ; il se dit qu’il n’y avait rien à faire, et sortit.
Dehors, ce fut une désolation, un découragement ; et, aussitôt, une résolution de tout brusquer. Il s’adresserait à un endroit sûr ; c’était le plus simple ; mais il n’en connaissait pas… bah ! il en trouverait ; c’était facile à reconnaître ; il savait à quelle enseigne ; persiennes closes, lanterne, gros chiffre… Il n’avait qu’à suivre les rues peu fréquentées ; il arriverait tôt ou tard ; dix heures sonnaient ; il avait le temps.
Il descendit le faubourg Poissonnière ; ce n’était pas ce genre de rue ; il bifurqua rue d’Enghien, examinant les façades. Parfois, des filles l’accostaient ; il s’énervait, filait sans répondre, il se laissait toucher au bras ; il avait une mauvaise volupté à se sentir abordé, à entendre, en fuyant, les propositions obscènes. Il déambula assez longtemps ; à la fin, il ne regardait plus le nom des rues ; et il ne trouvait rien ; il se lassait, mais il s’excitait ; il s’entêtait pourtant, marchait vite, explorant une rue d’un coup d’œil. Tout d’un coup, rue Saint-Denis, près du boulevard, il aperçut une lanterne éclairant un numéro ; c’était ça. Il n’y avait personne alentour ; il entra.
Un long couloir s’ouvrait, puis un escalier. A ce moment, il entendit un piano, des rires ; une voix de femme chantait ; il s’arrêta à la deuxième marche. On lui avait pourtant dit qu’à Paris les choses allaient sans musique, sans liqueurs et sans bruit. Quelle figure ferait-il en tombant dans cette noce ?… Une seconde après, il était dans la rue ; personne ne l’avait vu ; il reprit sa route.
Presque aussitôt, il aperçut dans une rue perpendiculaire, à quelques pas, une femme habillée de noir, nu-tête, debout sur le seuil d’une porte. Il passa en jetant un coup d’œil furtif…
— Monsieur veut-il entrer ?…
Il continua son chemin sans s’arrêter ; mais tout de suite il se demanda pourquoi il n’irait pas là aussi bien qu’ailleurs ; une chaleur lui était montée au visage, subitement, sous un coup de désir ; il ralentit le pas ; oui ; il fallait aller là… Il ne pouvait pourtant faire demi-tour ; il aurait l’air d’un sot, d’un enfant… Il se décida à tourner le pâté de maisons et à revenir par le même côté ; la dame ne ferait pas attention ; elle ne le reconnaîtrait pas ; et puis, il voulait d’abord savoir dans quelle rue il était. Il lut : rue d’Aboukir. D’un brusque effort, il arriva ; la dame était encore là ; elle s’effaça pour le laisser passer ; rapidement, il franchit le seuil.
Du coup, tout son courage tomba ; il eut la force juste de se laisser conduire ; il marchait dans une sorte de brume, distinguant à peine les choses, souhaitant vaguement et n’osant reculer. Il avait des bourdonnements dans la tête, des vapeurs dans les yeux ; pour un rien, il aurait trébuché. Maintenant il traversait des couloirs, montait des escaliers, et il se trouvait dans une chambre tendue de jaune dont la pauvreté le poigna, en face de la créature qui lui réclamait de l’argent. Et, ayant donné sans discuter ce qu’on lui demandait, comme il était là, immobile, n’osant pas regarder, les yeux baissés, ne sachant que faire de ses bras, balbutiant l’aveu de ses ignorances :
— Allons ! fit l’initiatrice.
Le terrible duo commença ; et de tout ce qu’il ressentit dans le trouble affreux où il vaguait, il ne put jamais plus tard se rappeler qu’une suite de sensations analogues à celles du cauchemar, lorsque les choses se succèdent sans causes discernables. Ce fut d’abord une appréhension abominable, comme au moment qui précède une opération chirurgicale encore mystérieuse ; puis, peu à peu, il devinait des hideurs non encore aperçues, et c’était une répugnance de toutes ses fibres, un malaise grandissant… Brusquement, un déchirement… Il pensa crier : mais la douleur cessa subitement, et il y eut une attente d’une seconde ; il entendait dans ses oreilles un grand brouhaha ; il avait fermé les yeux ; une sueur lui coulait le long du dos. Alors voilà que, confusément, progressivement, il avait la sensation de quelque chose qui montait et descendait, comme un flot de mer, comme une respiration, comme les rouages huileux de quelque machine énorme, par mouvements larges et réguliers, et qui l’engouffrait, l’emportait, l’hallucinait dans une chaleur tiède, une ardeur de plus en plus poignante, et il râlait, ses bras se crispaient, il défaillait…