Il arriva la veille du grand jour et s’en fut dîner chez le beau-père. Quelles excellentes gens ! Le dîner avait malheureusement un peu traîné. Marcelin sentit qu’on l’avait jugé timide ; il se proposait de donner le lendemain une autre impression. A neuf heures, des parents de la mariée étaient arrivés de la gare ; des Parisiens ; la femme d’un chef de bureau de l’Intérieur avec sa fille. La fille du chef de bureau, mademoiselle Amélie, était la demoiselle d’honneur de Marcelin. Son cousin lui expliqua que, suivant l’usage du pays, le garçon d’honneur avait, durant toute la noce la charge de sa demoiselle d’honneur et ne devait pas l’abandonner… Il trouvait la chose un peu embarrassante… Mademoiselle Amélie était plus âgée que lui, vingt-deux ou vingt-trois ans ; elle était jolie et semblait aimable. La noce allait d’ailleurs être très gaie ; cela se passait sans étiquette, familialement, et durait deux grands jours. Depuis l’avant-veille on travaillait dans la cour de l’usine à disposer une tente pour servir de salle de festin.

En regagnant son auberge, Marcelin fit une petite promenade auprès de la rivière. C’était délicieux. Tout le long, il y avait une allée plantée de grands arbres qui s’appelait « les Promenades ». La pleine lune à travers les feuilles mettait des reflets dans l’eau qui miroitait. A gauche, on voyait les maisons du Grand Andely, entourées de jardinets, toutes blanches sous la clarté nocturne ; sur le coteau, à droite, les ruines du Château-Gaillard. Le jeune homme s’assit sur un banc et se rappela le Vallon de Lamartine, avec la musique de Gounod.


Le lendemain, à dix heures du matin, on se retrouva à l’usine. Tous les ouvriers étaient là ; quand la mariée fit son entrée au bras de son père, on poussa des vivats, et les chapeaux s’agitèrent en l’air ; tout le monde jubilait. Mademoiselle Amélie prit le bras de son garçon d’honneur ; ils marchaient derrière le marié. Elle avait une délicieuse toilette crème, beaucoup de chic : ses cheveux blond foncé frisaient sur son front ; elle était un peu pâlotte, mais les pupilles de ses yeux étaient des diamants, des diamants noirs, vifs comme du soleil. Ils montèrent dans la voiture de la mariée, avec leur gros bouquet blanc. Le temps était très beau. On traversa une haie de gamins et de gens qui saluaient. A la mairie, à l’église, tout se passa bien. Les demoiselles d’honneur quêtèrent, assistées de leurs garçons d’honneur. L’autre garçon d’honneur était Paul Desruyssarts, le frère du marié, un brave garçon, un peu province, avec, pour demoiselle d’honneur, une cousine de la mariée, fillette insignifiante. On avait fait valoir à Marcelin qu’on lui avait réservé, des deux demoiselles d’honneur, la plus agréable, une Parisienne.

A une heure, on rentra à l’usine et l’on se mit à table. Il y avait quatre-vingts couverts. La tente était ornée de guirlandes, avec les initiales des mariés ; le service était superbe à voir ; on avait établi un plancher recouvert d’une toile pour danser le soir ; à côté, un petit salon était disposé, et un fumoir. Le soleil rayonnait à travers la tente, par les portes, dans les rideaux, et répandait la gaîté ; aussi, quand tout le monde fut assis, il y eut un murmure de satisfaction. Tout près, dans l’usine même, le beau-père donnait à dîner à ses ouvriers ; par moments, on entendait leurs rires et leurs cris joyeux.

Marcelin avait naturellement Amélie à sa droite ; à sa gauche, une vieille parente un peu idiote ; il lui suffirait de veiller à sa subsistance et de lui dire un mot toutes les dix minutes ; il put se consacrer à Amélie.

Amélie était gaie ; elle avait de l’entrain, beaucoup d’aisance et une bonne grâce inaltérable ; elle fut parfaite avec les gens du pays et les ouvriers. Pendant le repas, tous deux se mirent à causer longuement ; elle savait soutenir, animer la conversation. Elle commença par demander à son voisin à quoi il se destinait ; il lui raconta qu’il étudiait le droit, qu’il n’avait pas encore déterminé l’usage qu’il ferait de ses diplômes, qu’il vivait dans une pension de la rue de Grenelle ; la vérité. Et puis, comme elle s’enquérait s’il allait beaucoup dans le monde, s’il avait des relations, il lui dit tout de suite que non et lui parla de la monotonie, de la tristesse de son existence, et combien il aurait de joies à de bonnes relations amicales non point seulement avec des camarades d’école, mais avec des familles ; il avait envie d’ajouter avec des familles où sont des jeunes filles élégantes et charmantes comme elle était. Elle écoutait, elle répondait, elle souriait, l’arrêtait dans ses développements, l’y ramenait. Il parlait sans trop de gêne ; elle était si avenante !

Ils se confièrent les choses qu’ils aimaient, celles qui leur étaient antipathiques ; ils se trouva qu’ils avaient beaucoup de goûts semblables ; elle adorait, comme lui, la musique ; mais ni elle, ni lui, n’étaient de fameux pianistes ; ils méprisaient tous deux l’Opéra ; lui, pourtant, y allait de temps en temps, à cause du public, des toilettes, de la belle tenue de la salle. Ils s’apprirent avec étonnement que, l’un et l’autre, ils suivaient les concerts Colonne ; comment ne s’étaient-ils jamais vus ? c’était bien simple pourtant, puisque l’on ne se connaissait pas ! Elle ignorait les répétitions publiques des concerts Colonne, le samedi matin ; il en fit un éloge enthousiaste ; le public y était élégant ; et puis, c’était si commode ! on pouvait, le dimanche, aller ailleurs, aux concerts Lamoureux, aux matinées ; seulement, il fallait se lever de bonne heure, être au Châtelet à neuf heures. Cela ne la dérangeait pas ; elle était debout tous les jours à huit heures.

— Et vous ?

— Moi ? pas toujours.