A l’automne suivant, Marcelin Desruyssarts décida de quitter la pension de madame de M. et de s’installer ; il était temps pour lui de vivre sa vie, d’essayer comme il voulait vivre.
Il prit un petit appartement place Delaborde, au second, sur le square ; il s’agissait de le meubler ; c’était un mois de courses dans les magasins, dont il attendait beaucoup de distraction.
Son tuteur l’avait fait émanciper ; il lui avait fourni des comptes et donné le détail de sa situation. Sa propriété de Saint-Paulin lui valait, tous frais d’entretien déduits, des rentes suffisantes ; c’étaient d’excellentes terres, toutes bien louées ; il n’avait d’ailleurs qu’à se fier au père Homo, le régisseur. Il possédait, en outre, quelques valeurs mobilières déposées chez le notaire, avec quelque argent que son père avait laissé et des économies sur ses revenus des deux dernières années.
Au mois de juillet, il avait passé avec bonheur ses premiers examens de droit ; suivant toutes probabilités, il serait avocat dans deux ans ; il verrait alors que faire. Il ne voulait pas se donner les soucis d’affaires compliquées, de fortune à gagner. Il n’avait point de folles ambitions. Quand il serait marié, il pourrait vivre à Saint-Paulin, veiller à ses terres, peut-être s’occuper un peu de politique ; son tuteur le lui avait conseillé. D’ici là, il pouvait encore voyager. Enfin il ne savait pas.
« Quelle charmante occupation, écrivait-il plus tard, qu’une première installation ! Je me souviens, la première fois que je suis entré place Delaborde, je considérais les murs nus et sales de ces chambres vides, à l’enfilade, où mes pas faisaient écho, et dont j’avais à créer mon home. Quel champ à l’imagination. La destination de chacune des pièces s’indiquait, la chambre avec le cabinet de toilette, la salle à manger près de la cuisine, le salon ouvert sur un très petit cabinet de travail en retrait ; mais comment décorer tout cela ? Chaque heure m’amenait de nouvelles conceptions. Je fis venir quelques camarades ; ils ne me proposèrent que des excentricités ; l’excellente madame de M. m’a été précieuse. En somme, une élégante simplicité, ce qui se fait, tel a été mon programme. Mais que d’argent dépensé, que je n’avais pu prévoir ! »
La période des maçons et des menuisiers, et celle des peintres, fut le moins bon moment — non sans le charme, pourtant, de voir poindre sous les boiseries brutes, puis dans le cru des peintures, la forme que devaient avoir les choses. Et dès lors c’étaient les visites chez les tapissiers, les interminables conférences, les hésitations entre les vingt étoffes quasi semblables ou tout à fait différentes, les choix enfin arrêtés sur le prétexte d’innotables minuties, les idées subites qui dérangent tout et font recommencer. Et les meubles ! les grands magasins en ont de parfaits ; mais la jalousie des tapissiers suscite des difficultés, des méfiances.
— Peut-être vendons-nous plus cher, mais au moins ce n’est pas de la camelote.
Le premier février au soir, l’entrepreneur, M. Perrot, livrait, un peu solennellement, l’appartement à M. Rouff, le tapissier. Et les tentures d’apparaître, les grandes étoffes, les larges bandes ; cela prenait déjà tournure. Quand les rideaux eurent fait leur entrée, cela devint définitif.
Et, tout ce mois, c’était, quatre fois par jour, le voyage de la rue de Grenelle au square Delaborde à travers tout Paris.