Les meubles arrivèrent enfin, les gros meubles, car il fallait se réserver d’acheter peu à peu, suivant le besoin et l’occasion, tout le bibelotage.

Le tapissier tenta de placer deux grands tableaux d’on ne savait qui, une superbe affaire. Marcelin déclara ne rien connaître à la peinture et vouloir attendre. Madame de M. le guida au Bon Marché pour l’acquisition d’un trousseau. Elle-même présida à l’entassement des draps dans les armoires, des serviettes, des lingeries pesantes ; puis, ce fut le tour des vêtements ; une femme de chambre de la pension aidait. Jean, le valet de chambre entré au service dès le premier du mois, considérait, dans sa gravité silencieuse, ce zèle et cet affairement, avec, apparemment, l’inquiétude de savoir s’ils dureraient.

Maintenant tout était en place. Marcelin arriva un matin avec une voiture qui apportait ses valises ; l’après-midi, il acheva l’ordonnance de la bibliothèque, et, toute la journée, se promena avec ravissement, seul, d’une pièce à l’autre. Il se coucha de bonne heure… Dormir pour la première fois dans son lit, entre ses draps, dans sa chambre… quelle douceur !

Quelques semaines plus tard, il écrivait :

« Lorsque, ces dernières années, je souffrais de la solitude et de confus besoins, était-ce seulement après le calme établissement d’un home que je soupirais ? Depuis que je suis entré, si tranquille, dans la vie régulière et le confort de mon logis, il me semble que les grandes soifs sont apaisées et que je suis heureux.

» La monotonie, qui m’oppressait à la pension, ici m’enchante ; mes jours coulent semblables les uns aux autres, j’ai toujours la même joie à me trouver chez moi ; j’existe suivant mes désirs, et je m’endors dans une bonne conscience de bien-être.

» Seule, quelquefois, la pensée me trouble, aux soirs longs, que ce bonheur vaudrait mieux à deux… Et ce regret serait-il le recommencement des troubles de mon âme ? »


Au commencement d’avril, Charles Berty l’entraîna en Belgique ; ils passèrent quatre jours à Bruxelles ; Charles y avait des affaires ; Marcelin visita la ville ; le musée lui entr’ouvrit l’esprit au charme de la peinture. Un après-midi, il fit la connaissance d’une jeune femme qui occupa quelques mois de ses exaltations…

Ce fut le troisième jour, au salon de l’hôtel où Charles et lui étaient descendus. Charles était sorti. Elle était en noir, avait un beau maintien, paraissait élégante. Il la considérait de derrière son journal ; deux ou trois fois, leurs regards se croisèrent ; il y avait un peu d’affectation dans la manière dont elle remuait des papiers ; évidemment, on ne pouvait la juger du monde le plus correct. Cela dura quelque dix minutes ; il n’osait lui adresser la parole, n’imaginait rien à lui dire. Ce fut elle qui trouva.