— Point, répondit Crémone. Il y a un certain monde fait exprès pour nous fournir de bonnes amies. Ce n’est ni le théâtre, vous avez raison ; ni la cocotterie, grande ou moyenne ; ni les lieux de plaisir, le skating ou le café-concert. Je ne parle pas de la bourgeoisie ou du monde, qui ne donnent que par exception. On trouve bien encore une certaine espèce de femmes de lettres, de femmes artistes ; c’est horrible ; elles sont sales et ennuyeuses. Gardez-vous également des femmes pour peintres ou pour musiciens ; elles vous lâcheront à brûle-pourpoint, pour retourner à leur bohème. Il y a aussi des filles genre Jardin de Paris qui, tirées de là, deviennent gentilles ; cela est si dangereux ! Non, messieurs, ce qu’il nous faut, c’est le trottin. Ne vous récriez pas et écoutez-moi. Je dis le trottin, la petite ouvrière, la modiste, qui va au magasin ou à l’atelier le matin, qui continuera à y aller, qui a déjà un tout petit peu jeté son bonnet par-dessus les moulins ; diable ! il ne faut pas dévirginiser les filles ! Choisissez-la à votre goût ; toutes les têtes y sont. Veillez à ce qu’elle ait les qualités d’esprit et de cœur auxquelles vous tenez ; tous les caractères sont représentés. C’est l’avantage de la corporation ; elle fournit sur commande. Eh bien, je pose en principe qu’un simple trottin, une couturière quelconque, une apprentie modiste, mettez-lui des toilettes bien coupées, les portera comme la plus suave demi-mondaine.

— Et après ?

— Voilà justement le seul « après » qui ne soit point embarrassant. Prenez une cocotte, tirez-la de son vilain métier, gardez-la ; comment oserez-vous, après, l’y rejeter ? Essayez de débaucher une jeune fille ; il faut l’épouser. Mais votre trottin est de taille à se tirer d’affaire, et tout le monde sait que rien ne l’empêchera de se marier à trente ans, de devenir une excellente femme et d’avoir beaucoup d’enfants.

— Oui, disait Charles, les mains dans ses poches, en se renversant dans son fauteuil. Mais à quoi bon ? Raisonnons un peu. Pourquoi vous faut-il une maîtresse ? A cause du sexe, ou à cause d’autre chose ? Si vous n’avez affaire que du sexe, avouez sans plus qu’une maîtresse est un meuble bien inutile. Si vous avez besoin d’une amie, d’une compagne, d’une camarade, ne voyez-vous pas qu’il y a superfétation ? Je prétends que les amis suffisent à l’amitié ; les camarades hommes sont les vrais camarades ; vous me suffisez, messieurs ; et, si j’avais envie de ce genre d’épanchement scabreux qu’est l’amitié féminine, eh bien, je me lierais avec de charmantes femmes, de charmantes jeunes filles, celles chez qui nous allons dîner, mais avec qui, sacredié, je n’essaierais pas de coucher. Quant au ménage, triple fou qui demande ça à une maîtresse ; mariez-vous alors.

Marcelin prit la parole :

— A vous entendre, il semblerait qu’on trouve des femmes comme des bonbons, les fondants chez Boissier, les chocolats chez Marquis, les marrons glacés chez un autre.

— Ça n’est pas plus difficile, dit Crémone ; il suffit de savoir au juste ce que l’on veut ; pour chaque espèce il y a le bon endroit. Quel est votre genre ? grande ou petite ? la taille symbolise tant de choses !

— Vous voulez le savoir ?… Plutôt petite.

— Pas beauté classique ?

— Pas du tout.