Elle savait que si Marc s’était éloigné, c’est qu’il avait eu peur. Hier, à l’arrivée, il aurait parlé sans effort : aujourd’hui, la connaissant, il n’osait plus.
Elle savait aussi que Marc, parce qu’il était loyal, vaincrait sa peur, et c’est pourquoi elle ne doutait pas de l’apercevoir tout à l’heure sur le chemin, revenant vers elle.
Ce que Marc avait à dire, elle ne l’imaginait pas. Elle sentait seulement qu’au miracle de son retour il avait fallu une cause terrifiante. Pour apprendre cette cause, elle eût donné la moitié de ses fermes : pour l’ignorer, peut-être aurait-elle offert sa fortune !
Tout à coup, près de la côte de Saint-Julia, des cris s’élevèrent. Mlle Peyrolles pencha la tête.
Des gens s’agitaient là-bas, formant un groupe noir. Aux appels du Pêcheur, la mère Fouasse, d’autres encore accouraient auprès de M. Lethois évanoui sur la route. Mais Mlle Peyrolles n’eut pas le loisir d’analyser cet attroupement insolite : près du jardin un homme venait de paraître, marchant d’un pas résolu et ferme. Elle reconnut Marc et poussa un cri :
— Lui ! enfin !…
Il arrivait, tout entier à sa volonté inébranlable de dissiper l’équivoque où il vivait depuis la veille : il arrivait, ne se doutant pas plus que Mlle Peyrolles du drame qu’il laissait après lui. A quoi reconnaître d’ailleurs les mots qui brisent une vie ?
Quand, cinq minutes auparavant, Lethois l’avait abordé, Marc n’avait vu là qu’un pauvre homme probablement maniaque et préoccupé de sa souffrance. En répondant à Lethois, il avait cru de même ne prononcer que des phrases vagues, bonnes à décourager cet importun. S’il avait ensuite tourné la tête, il aurait compris combien il se trompait : mais lui non plus n’avait pas le loisir de regarder en arrière. Plus tard seulement il devait se rappeler ces choses, en mesurer la portée !
A la vue de Marc, Mlle Peyrolles abandonna l’appui de la terrasse. Elle descendit vers la petite porte du jardin. Elle éprouvait à la fois une immense joie et de l’effroi. Avant de tourner la clé, elle eut envie de faire un signe de croix. Jamais elle n’avait tant redouté la Providence ; jamais non plus elle n’avait tant désiré qu’il y eût un Dieu. Comme elle tirait le battant, elle crut voir passer un fantôme devant elle : tout le bonheur de sa maison qui s’enfuyait peut-être !… Ce ne fut que l’illusion d’une seconde. Déjà Marc était devant elle.
Ni l’un ni l’autre ne songèrent aux formules banales qui accompagnent normalement le revoir du matin :