Le paradis de M. Lethois est peuplé de fourmis : dans chaque fourmilière, M. Lethois va compter ses fourmis !…

Une fourmilière… des fourmis… voilà donc le secret ! Penchez-vous sur ces tréteaux. Chaque galette est une cité sous verre. Ici la porte, fortifiée. Une gorge resserrée sépare le vestibule de l’antichambre qu’un lourd pilier achève de protéger. Puis c’est une salle énorme, une façon de place publique où se concentre la vie sociale. De loin en loin, des colonnes la soutiennent, polies et rondes, comme si un compas avait servi à les tracer. Enfin, tout à l’arrière, les magasins que défendent de nouveaux couloirs étroits… Des fourmis naissent là, vont, viennent, travaillent, s’entraident, se disputent, meurent. Grâce au vitrage, pas un de leurs actes qui échappe : il suffit d’être patient et de regarder. Depuis vingt ans, M. Lethois regarde !

Regard obstiné du chercheur qu’absorbe peu à peu un intérêt unique ; regard de myope qui, après avoir volontairement limité l’horizon au plus proche, s’efforce, en guise de revanche, d’y découvrir jusqu’à l’infiniment petit. A coup sûr M. Lethois ignorait la législation française, à peine apprenait-il par ouï-dire qu’un ministère était tombé ; volontiers, il eût réduit la constitution à l’existence du Sénat, de la Chambre et des conseils municipaux. Par contre, de chacune de ses fourmilières, et dans le détail, il savait l’architecture, le régime, les révolutions, les mœurs. Par un phénomène singulier, il semblait que devant lui le grand monde eût disparu pour n’être plus qu’un reflet de ces autres minuscules. Il y avait des heures certainement où, synthétisant ses connaissances, M. Lethois n’apercevait dans l’humanité qu’une vaste fourmilière d’ordre inférieur et mal construite. Et quelles surprises au cours de ce labeur ! Quels rêves inattendus y succédant !

Ce soir-là encore, à peine le dernier chiffre relevé, M. Lethois alla ouvrir la lucarne, mit au grand air sa tête nue ; des pensées contradictoires tourbillonnaient dans sa cervelle ; il crut approcher d’un abîme.

L’expérience achevée était très simple.

Depuis onze jours, il couvrait à demi chaque fourmilière avec un verre violet. Celles-ci étaient dès lors divisées en deux parties placées, l’une sous une vitre blanche, l’autre sous une vitre presque opaque. Or, toujours, les fourmis qui fuient d’instinct la lumière, s’étaient réfugiées sous la vitre blanche. D’où cette conclusion nécessaire : la vitre blanche éclaire moins une fourmi que la vitre opaque ; l’œil d’une fourmi perçoit des rayons que l’œil de l’homme ne perçoit pas ; le monde visible diffère pour chaque espèce.

Tout d’abord, cela n’avait pas étonné M. Lethois ; il avait accueilli le fait en lui-même. Il aurait appris avec un égal détachement qu’une fleur est rouge ou bleue. Les constats scientifiques sont, par essence, indifférents. Mais voici que, regardant le ciel, il formulait ce même constat en l’appliquant à la pratique immédiate :

« Ainsi, ce qui est la nuit pour moi est peut-être le jour pour mes fourmis. »

Humanisée à ce point, l’abstraction devenait étrangement révolutionnaire. Plus il creusait, plus elle l’épouvantait. Il s’efforça d’imaginer les apparences inconnues illusionnant chaque catégorie d’êtres : mais comment y parvenir ? On rêve d’une couleur à l’aide uniquement de couleurs déjà vues : et pourquoi limiter l’incertitude aux couleurs ? Que les corps émettent des radiations perceptibles pour quelques-uns seulement, le contour aussi doit changer suivant l’œil qui observe.

« Ceci n’est pas absurde : chaque particule de matière, sous l’effort d’un agent mal défini, projette des ions, c’est-à-dire sans cesse un peu d’elle-même. »