— Oh ! je n’en suis plus à épiloguer sur des mots ! Avez-vous réfléchi qu’en refusant, je condamne à mort… cette fille et peut-être l’enfant ?
M. Taffin vint se rasseoir brusquement. Il eut soin de déplacer auparavant sa chaise : cette fois, il parlait en face de la statue.
— Ma chère demoiselle, dit-il, dès qu’on discute, on est perdu !
Il fit une pause. Sa voix avait changé. On eût dit qu’au choc de la résistance de Mlle Peyrolles, un être nouveau s’éveillait en lui. La même force qui l’avait contraint le matin à employer des mots de métier l’obligeait tout à coup à combattre cette rébellion. Il lui semblait que, vainqueur de cette âme, il le serait aussi du démon redoutable installé au fond de lui.
— Discuter, reprit-il lentement, voilà le danger ! Dès que le désir est en branle, une armée de sophismes facilite la route. Si on écoute la raison ou plutôt les raisons qu’elle donne, on peut ainsi trouver le vol licite et louable l’assassinat qui profite. Ne protestez pas ! Ne dites pas qu’il y a des cas où l’évidence aveugle et où les faits sont tellement clairs qu’un enfant saisirait. Il n’y a pas d’évidence qui compte, ni de faits auxquels on puisse se fier ; il n’y a qu’une Vérité, et cette Vérité échappe au monde ; elle est le bien de Dieu, qui la communique mais interdit de la comprendre. Que parfois la vérité humaine ait l’air de la combattre, aille jusqu’à l’effacer, c’est possible ! Vous ou moi pouvons nous trouver dans telles circonstances où, après avoir cru sincèrement à l’Évangile, nous croirons de même posséder la preuve matérielle, — je dis bien matérielle — que l’Évangile nous trompe : qu’est-ce que cela prouvera ? rien. Il n’y a qu’une règle bonne, tutélaire, divine, et cette règle est très simple. Elle consiste à répéter jusqu’à extinction de souffle : « Ce que j’imagine comprendre est faux ; ce que je ne comprends plus est vrai. » Moi, par exemple, je crois encore à des choses que ma raison déclare n’exister pas. J’y crois de toute mon âme ; j’y crois parce qu’il faut qu’elles soient. Il le faut : donc elles sont !
En achevant, il avait détourné les yeux de Mlle Peyrolles, regardait de nouveau celle dont maintenant il savait l’existence illusoire, mais que tout son cœur, toute son âme voulaient proclamer quand même réalité vivante.
Mlle Peyrolles qui avait écouté ardemment fit un geste de désespoir, et sans soupçonner quel mot terrible elle prononçait :
— Je ne suis pas une sainte, dit-elle. Il n’y en a plus aujourd’hui : y en a-t-il même jamais eu ?
Il frémit :
— Malheureuse, oseriez-vous douter des miracles de Dieu ?