Il ne remplissait pas seulement la demeure. Tel un voleur, il en avait enlevé tous les souvenirs. Les meubles n’avaient pas changé, les mêmes gravures pendaient aux murs, chaque chose était en place et il n’y avait plus là qu’un lieu désert !
Pour échapper à cette impression poignante, Mlle Peyrolles voulut se rappeler Marc. Elle n’aperçut qu’un wagon roulant sur une voie. Aspiré sans effort par deux files de rails luisants et lisses, il s’éloignait, devenait un petit rectangle à l’horizon, s’évanouissait. Elle tenta de recommencer : le cauchemar aussi recommença.
Ah ! fuir cette torture de l’arrachement qu’il renouvelle, aller ailleurs, ne plus penser !… Mais Mlle Peyrolles était inerte. En elle comme alentour, rien n’existait plus que l’hallucination obsédante, ramenant tour à tour, dans un rythme tyrannique, le wagon sans visage et la chambre solitaire.
Elle joignit les mains. Elle aurait désiré prier. La prière affleurant à ses lèvres ne sortit pas. A quoi bon ? Dieu n’avait-il pas répondu déjà par l’entremise de M. Taffin ?
— Je me demande à quoi vous servez ? avait répliqué Mlle Peyrolles.
Et elle se le demandait encore. Un découragement sans bornes l’accablait. Non, personne ne pouvait plus venir à son secours. Ses croyances, l’Évangile, le prêtre, soutiens dérisoires ! Il n’y a d’efficace que ce qui empêche de souffrir. Comme elle souffrait ! Plutôt que de souffrir ainsi, mieux aurait valu, comme la Blanchotte, donner tout de suite sa part de paradis.
— Donner sa part de paradis…
A voix haute, Mlle Peyrolles répétait maintenant la phrase. Tout à l’heure, devant Dominique, cette phrase lui avait fait peur : cette fois, elle osait, pesant les termes, en voir le sens profond. Un travail obscur se faisait dans sa conscience. Tout à coup, un rire désolé crispa sa face. Son cœur sauta. A la lumière de ces mots si simples, elle venait de juger son acte. Elle n’avait chassé Marc que pour jouir d’un paradis dont Marc serait exclu !
Prolonger durant l’éternité le supplice de l’absence, éternellement savoir qu’elle sera séparée de l’aimé, et encore que l’aimé subit ailleurs d’atroces représailles, voilà donc la récompense qu’elle s’était choisie !
Éperdue, elle s’efforça d’imaginer cet éden dont le seul espoir avait suffi pour la déterminer ; elle n’aperçut qu’un jardin burlesque où les saisons devaient être régulières et les fleurs toujours fraîches. C’était quelque chose comme un grand parc où l’on aurait la liberté de se promener sans rencontrer personne, une prison de verdure pareille à la plaine de Revel, mais plus vaste. L’abbé Taffin assurait qu’on y verrait Dieu de temps en temps, mais en quoi cela pouvait-il toucher Mlle Peyrolles de voir cet inconnu ? Puérilité des rêves millénaires ; quelle impuissance à concevoir un bonheur qui remplira le cœur humain ! Et en même temps qu’un dégoût d’éternité la submergeait, Mlle Peyrolles ressentait la colère de l’enfant que des contes ont berné !