Elle avait hérité de son père l’amour passionné des champs et, riche, ne cessait d’en acheter de nouveaux, sans jouir jamais de son revenu.
Les anciens de Montaigut avaient connu jadis le vieux Peyrolles simple paysan. Il labourait lui-même et chaque samedi portait ses volailles au marché de Revel. Resté veuf avec deux enfants, un garçon et une fille, il avait hésité longtemps avant de leur faire donner une éducation. Si humble qu’il affectât de paraître, cependant, il nourrissait déjà le projet d’être le premier du pays. L’ambition l’emporta sur l’avarice. Mlle Peyrolles fut envoyée dans un couvent de Toulouse, son frère, au collège de Revel. Tous deux grandirent. Quand ils revinrent, le père continuait de labourer, mais, en dépit de la dépense, la métairie avait doublé. La chance d’ailleurs lui souriait. Un oncle Peyrolles, usurier à Caussade, mourut sans testament : il ramassa l’héritage. Puis ce fut un cousin, marchand de vin au bas pays. Les bourgeois des environs commençaient à penser que Noémi Peyrolles serait un beau parti. Seul, Oscar, le garçon, trompait les espérances du vieux. Il se galvaudait à Revel avec des traînées de Toulouse, jouait au cercle, et faisait des dettes dans les cafés. Un beau jour, il disparut sans qu’on sût à quel propos et l’on n’en parla plus.
Alors le rêve du père Peyrolles se découvrit. Il acheta une maison dans le haut de Montaigut, loua ses métairies et se contenta désormais de surveiller ses bordiers. Il devint maire. Souvent il parcourait la campagne, le dos très droit, la démarche lente et balancée comme s’il suivait encore la charrue, et il éprouvait une jouissance d’orgueil infinie à compter, le long des sentiers, les sillons qui étaient à lui. Par un reste d’habitudes anciennes, quand il apercevait un caillou bien rond, il le rapportait dans son sac pour empierrer le jardin. Parfois aussi, il revenait avec de grosses branches mortes trouvées dans les chemins creux.
Ce fut lui qui résolut d’ajouter à son nom celui de Saint-Puy, afin de se distinguer des autres Peyrolles qui n’avaient pas réussi. Il disait à sa fille : « Ce sera bon pour tes enfants », mais il tremblait qu’elle se mariât. Par bonheur, aucun parti ne plut à Mlle Peyrolles. L’exemple de son frère Oscar lui avait appris aussi à redouter les gaspillages des hommes. Quand son père mourut, elle eut un grand chagrin, puis, autant par goût que pour respecter la mémoire du défunt, continua son œuvre.
Ainsi, depuis le retour du couvent, elle vivait là, s’absentait rarement. Dévote, elle choisissait de préférence l’Avent ou le Carême pour ses voyages à Toulouse. Entre deux visites au notaire, elle profitait du sermon. Avec le temps, elle avait oublié les débuts de sa fortune. La métairie ne lui rappelait rien ; en revanche, elle bâtissait des annexes au « château ». Sa façon de faire le bien était autoritaire et si elle enseignait le catéchisme aux illettrés, elle tenait à une place réservée dans l’église et négociait avec l’Archevêché, à chaque changement de curé.
Un bruit de barres qui tombaient sur le sol tira Mlle Peyrolles de sa rêverie. Petiton et Jean ramenaient la « comporte ».
— Vous arroserez encore avec de l’eau tiède, dit Mlle Peyrolles sèchement.
Attentive, ensuite, elle surveilla le travail.
— Encore un héliotrope qui meurt !… L’été prochain, il faudra semer des sauges… Non, rien sur les passeroses… Si la chaleur persiste, je ne sais ce qui restera. Hâtez-vous, je tiens à ce que tout soit fini quand « ces messieurs » viendront.
A l’annonce de « ces messieurs » les deux paysans firent un signe entendu. Pour les gens de Montaigut, le whist de Mlle Peyrolles fixait le jeudi, comme la messe marque les dimanches.