En fait, on eût dit que jusqu’alors il n’avait pas compris exactement la nouvelle. C’était à cette minute seulement et sur ce chemin de traverse qu’il se rendait compte de son horreur. Lethois ! Lethois qu’il avait vu la veille, Lethois que ce matin il imaginait encore tranquillement couché dans sa maison, Lethois — son ami ! — mort !…
Un brouillard obscurcit les yeux de M. Taffin. Son allure devint lourde…
Il se rappelait la réunion au presbytère. Tous deux, à la croisée, regardaient l’aube. M. Lethois criait : « Avant deux mois, je serai riche ! ma gloire étonnera le monde ! » Deux jours avaient passé et tout était fini. Lethois n’était plus là !
Cependant, Revel n’était pas changé. On ne sentait pas qu’il y eût alentour moins de vie, moins de verdure, moins d’avenir. De même, quand le soleil donne, le vent peut souffler les bougies, la lumière ne varie pas. Lethois aurait pu aussi mépriser la fortune, se terrer au fond d’un trou à la manière des grillons, le cours des choses aurait été semblable. A quoi bon se débattre ? Mort ! tout aboutissait à ce mot : révolte, effort, rêve d’évasion, espoir de liberté…
M. Taffin frissonna. Sa marche ralentit encore.
Ce dénouement lui jetait une terreur physique, comme s’il eût été personnellement visé par la mort sournoise qui avait frappé si près de lui. Le sol sur lequel il avançait lui paraissait vaciller. Le ciel clair, les arbres bienveillants avaient un air irréel. La contenance tranquille que lui-même gardait, bien qu’il fût seul, mentait. Tout mentait aussi dans sa conscience puisque, derrière un insurgé de parade, un autre y soufflait cette panique de la mort et des regrets de ce qu’il allait quitter. Ah ! ce mensonge qui règne en maître au dehors comme en nous, qui fait que la terre s’offre et vous échappe, que les hommes ont un visage où l’on peut lire et une âme qui les divise ! Quel mensonge M. Taffin allait-il faire encore devant le mort ? Oserait-il s’agenouiller pour réciter une prière, quand il savait pertinemment que la prière est inutile ? ou bien se contenterait-il de pleurer tristement, alors qu’une sorte d’indifférence et le seul souci du départ lui glaçaient le cœur ?
Cette fois, M. Taffin avait cessé de marcher. Un désir fou de tourner bride venait de le saisir. Il allait y céder quand une voix l’arrêta :
— Vous n’avez qu’à monter : on traverse la bibliothèque et c’est après, la porte à droite…
Sans qu’il s’en fût aperçu, la maison était devant lui. Assise près de l’entrée, une femme de garde, l’ayant reconnu, lui faisait signe.
Au même instant sortait aussi Pontillac, l’air satisfait d’un homme qui a terminé sa corvée :