— Pour moi aussi, c’est la même chose ! heureusement, pour vous, ce ne sera que l’impression d’un moment…

— Non, vous ne devinez pas !… et tenez, il vaut mieux que j’avoue… Qui sait si cela ne m’aidera pas à sortir de l’impasse où je risque de perdre ma fierté ? Hier, c’est bien certain, je n’étais venue ici que pour soigner ce malheureux. Il était le seul ami que je me connusse dans ce pays. Je crois que je lui étais attachée sincèrement… et cependant depuis qu’il est mort… je ne sais comment exprimer cela… ce n’est pas à lui que je pense, mais à un autre…

Elle eut un frisson de colère contre elle-même.

— Un autre que je connais à peine et qui s’est emparé de moi, comme si l’univers se résumait en lui ! un autre dont l’image m’obsède… Entendez-vous ? rien que d’en parler, je m’aperçois que ma voix change. Je sens que c’est odieux ! Je voudrais m’arracher cette pensée, fût-ce pour respecter le cadavre qui est près de nous… je n’y parviens pas ! Je me méprise, et elle reste !

A mesure qu’elle s’expliquait, elle percevait mieux cette conquête d’elle-même que l’absence de Servin et l’inquiétude avaient réalisée plus sûrement qu’une longue assiduité. Il n’était pas jusqu’à la honte de l’aveu à laquelle ne fût mêlé un sourd plaisir !

— Ma pauvre enfant ! murmura M. Taffin qui écoutait, glacé, vous aimez !…

Elle tressaillit à peine à ce mot :

— Oui, j’aime, si c’est aimer que mourir d’anxiété ! Ah ! ce regard qu’il m’a jeté, lorsqu’il est parti ! Il avait les yeux fous, l’air d’un condamné qu’on entraîne… Mon Dieu ! s’il s’était tué !… Que deviendrai-je s’il meurt ?… Et depuis lors, rien. Je ne sais où il est, ce qu’il fait. Deux fois déjà, j’ai voulu partir à sa recherche. Deux fois, — comment encore justifier cette chose absurde ? — il m’a semblé que je n’en avais pas le droit. C’est comme si j’avais été retenue par celui qui est là. Je sentais qu’en abandonnant l’un, je porterais malheur à l’autre ! Cependant il doit y avoir un moyen d’échapper à cette alternative ! Où est le devoir ? je vous le demande… Sur qui dois-je veiller, sur le vivant ou sur le mort ?…

— Vous aimez… répéta M. Taffin. C’est un malheur atroce… croyez m’en par expérience.

— Quoi ! c’est là ce que vous trouvez ? Quand il y a trois ans, je suis venue vous demander secours, j’étais peut-être moins désespérée : mais en tous cas, il y a trois ans, vous m’aviez consolée, et aujourd’hui…