Stupéfait de s’être trahi dans son exaltation, M. Lethois fendit l’air d’un geste farouche.

— Parfaitement c’est moi… tant pis… il n’y a plus à y revenir. Chacun n’est-il pas libre d’organiser sa vie comme il lui plaît ? C’est moi. Je ne suis pas l’imbécile que vous croyez. Je suis un savant : un savant tel qu’à cette heure, il n’y a pas en Europe deux hommes qui me vaillent ! Toutes mes heures de liberté, depuis vingt ans, je les donne à un travail unique, colossal… Encore six mois, moins peut-être, ce travail s’achevait : j’étais célèbre, riche…

Et comme il saisissait une inquiétude sur le visage du prêtre :

— Riche ! je le répète, car lorsqu’on sait s’y prendre, l’Académie des sciences honore les vrais savants ; elle a des prix pour ceux qui le méritent et grâce à mes précautions, j’étais certain d’obtenir… qui sait… le prix Nobel, cent mille francs peut-être ! Tout à coup, cet accident bête, la machine qui se détraque, et c’est fini… fini…

Sa voix se brisa :

— Ah ! voir encore pendant six mois ! Six mois ! qu’est-ce que six mois dans une vie ?

Il retomba épuisé. Il avait oublié l’aveu de son secret, la présence de l’abbé Taffin. Il n’était plus qu’un naufragé qui sombre en vue du port. L’eau déjà monte à sa bouche ; il sait qu’il va mourir et, malgré qu’il le sache, sa dernière convulsion est encore un appel !

— Vous, c’était vous !…

L’abbé Taffin, les mains jointes, anéanti comme au spectacle d’un cataclysme, contemplait M. Lethois. En même temps et parce que celui-ci avait employé de grands mots : « travail unique, fortune, gloire », il se sentait un peu incrédule, partagé entre un immense étonnement et la peur vague qu’un retour de délire ne fût mêlé à ce récit.

— Pardonnez-moi, reprit-il, ce que vous me racontez là est si extraordinaire, tellement inattendu… que j’ai peine à rassembler mes idées. Je voudrais aussi vous rassurer, dire comme auparavant que vous vous effrayez à tort, que ce ne sera rien, et voici que je n’ose plus ; je crains de me tromper, je deviens pareil à vous… Pourquoi n’ai-je à vous offrir, hélas ! que des motifs d’espoir auxquels vous ne croyez plus !