— Dans trois mois, pas avant. Allez !

Mais, au lieu d’obéir, la femme avança d’un pas. Un orage de colère ravageait son visage.

— Je vous dis qu’on n’a pas le droit de chasser d’ici Mme Pastre !… Mme Pastre que vous avez ruinée !…

— Oh ! Madame, interrompit Jude, croyant cette fois qu’elle était vraiment folle, c’est m’accorder beaucoup d’honneur quand je n’ai même pas celui de vous connaître.

Stupéfaite, elle avait cru d’abord qu’il se moquait. Des sons inarticulés s’étranglèrent ensuite dans sa gorge :

— Ainsi, vous ne savez pas qui est Mme Pastre ? Vous n’avez jamais vu la maison Pastre, sur les allées ? Jamais on ne vous a dit que la maison Pastre, la première, a fabriqué des fauteuils ? Pourtant, sans le grand-père Pastre, qui donc à Revel aurait eu cette idée ? Demandez ! Tout le monde vous le dira, l’idée est à nous ! Rien qu’à nous ! A Toulouse, partout, on n’appelait cela que le fauteuil Pastre, et si d’autres y travaillaient, c’est qu’il y avait place pour chacun. Mais voilà qu’à votre tour, en un seul hiver, vous fabriquez plus que tout Revel en deux ans ! Et pas de gendarmes pour empêcher cela ! On est libre, paraît-il, de copier le métier des autres ! On vole votre bien, la loi ne dit rien. Ah ! elle est jolie, la loi ! D’où venez-vous ? Vous n’êtes même pas du pays. C’est pour des étrangers qu’on me jette à la rue. Depuis hier, il n’y a plus de maison Pastre : les meubles, le bois, tout est vendu ! L’huissier n’a rien laissé !

Et serrant les poings :

— Dieu de Dieu ! il faut pourtant que je mange !

Bien que sa voix montât, chaque incise était couverte par le bruit des machines lointaines ; on eût dit que, d’avance, l’usine triomphante étouffait cette réclamation vaine.

Jude, maintenant, se rappelait avoir passé parfois devant une maison Pastre, sur le boulevard de la Barque. Il n’avait pas remarqué d’ailleurs qu’elle eût fermé. Il attendit que Mme Pastre eût terminé, puis froidement :