— Vous venez, chère Madame, de me raconter une histoire très intéressante, mais en quoi me regarde-t-elle ? Est-ce ma faute si, après avoir fait concurrence à d’autres maisons, après avoir aidé peut-être à les ruiner, vous devez liquider à votre tour ? Vous n’avez pas la prétention, je pense, de supprimer la liberté du commerce ou ses accidents ? Je ne suppose pas, non plus, qu’autrefois vous vous soyez crue obligée d’embaucher tous les gens dignes d’intérêt qui frappaient à votre porte ?

Mme Pastre interrompit, farouche :

— Chez nous, il n’y avait pas d’ouvriers ! La famille suffisait.

— La famille ! J’en ai deux cents à faire vivre !

Jude s’anima soudain :

— Cela vous étonne, vous n’aviez oublié que cela ! Deux cents familles, six cents bouches peut-être à qui je fournis le pain ! six cents êtres qui, avant moi, crevaient de misère, et qui aujourd’hui touchent leur semaine grasse ! Je draine les commandes, je ruine des fabriques en chambre : possible ! mais qu’est cela devant la vie que j’entretiens ? Si cela vous gêne, vendez autre chose, n’importe quoi, des légumes, du linge, des habits… Puisque mes ouvriers ont de l’argent, cet argent vous reviendra. Quant à faire de l’usine un hospice de passage pour malchanceux, non ! Toute insistance est superflue. Je ne vous embaucherai pas pour le moment. Faites-moi donc le plaisir d’attendre et si vous y tenez, repassez dans trois mois.

Écrasée sous le flot de ces paroles raisonnables, Mme Pastre venait de baisser la tête. Jusqu’au bout, elle avait espéré un revirement, quelque chose d’imprévu et de miraculeux qui sans doute détruirait l’injustice dont elle était victime.

— Ainsi, vous refusez ? dit-elle enfin.

— Évidemment.

Un nouveau frisson la secoua tout entière :