Je n’ai plus qu’à courir pour achever ce qui me fut personnel dans cette histoire.
Trois jours plus tard, je partais avec René et notre amitié commençait. D’elle je dirai seulement que j’éprouvai très vite les sentiments d’un jeune père pour un grand fils et que cette affection m’était rendue.
J’ai gardé aussi de notre commerce durant le voyage un souvenir attendri. René n’était pas uniquement ce qu’il avait dit : il était mieux. Cœur distrait, volontés fugitives, soit : en revanche, que d’élans à l’approche de l’art et toujours le goût du plaisir d’autrui pour arriver à mieux plaire !
Je m’aperçus avec surprise qu’il connaissait peu la vie. L’éducation à domicile, l’habitude prise de se laisser guider par sa mère dans les moindres difficultés quotidiennes l’avaient en fait isolé du monde. Des quelques aventures que lui avait attirées sa tournure, il n’avait rapporté qu’un désir plus conscient de l’amour véritable. La froideur de son frère le laissait sans rancune. « Maman laisse trop voir sa préférence ; il y a là de quoi vexer même un curé ! » disait-il plaisamment. L’écart des âges, — près de dix ans, — pouvait d’ailleurs expliquer aussi cette attitude dont il avait pris son parti. Il nourrissait enfin une admiration mêlée de soumission clairvoyante à l’égard de madame Manchon : au contraire, il parlait rarement de son père et toujours comme d’un être dont la mémoire est indifférente : la place tenue par madame Manchon n’en était que plus grande.
Un peu avant de rentrer, une lettre informa René des conditions de sa vie prochaine. La banque Chasseloup, de Semur, consentait à l’accueillir et à le traiter en associé. La province seule permet de trouver de ces combinaisons heureuses qui unissent les avantages d’un apprentissage rapide à la dispense de s’immobiliser dans les emplois inférieurs. Madame Manchon n’avait donc pas hésité à accepter le sacrifice d’une séparation momentanée. Au surplus, René, affirmait-elle, trouverait sur place, dès l’arrivée, des relations agréables, car l’abbé Manchon avait pour camarade de séminaire un prêtre de Semur fort répandu, l’abbé Valfour.
René, après sa lecture, jeta la lettre au fond d’une valise et, maîtrisant son humeur, déclara :
— N’y pensons plus : il sera temps d’y revenir une fois en route pour Semur.
Trois semaines nous séparaient à peine de l’échéance. Elles passèrent comme un éclair. De retour à Paris, René venait me voir à peu près chaque jour. J’étais le confident de sa mélancolie : elle cédait aisément devant la moindre plaisanterie. Peut-être, au fond, découvrait-il déjà l’attrait de la liberté.
Enfin, la veille du départ, je fus convié à un dîner d’adieu, en tous points semblable à celui que je viens de décrire. Mêmes convives, mêmes contrastes dans les attitudes : l’abbé plus silencieux encore, madame Manchon un peu nerveuse, Lapirotte assez souriante, René parfaitement gai.
Après le repas, madame Manchon me fit asseoir près d’elle et me remercia d’un ton ému :