Madame Manchon dit enfin :
— Merci ! j’étais au courant… surtout, qu’on le laisse reposer !
Sans qu’on pût l’entendre, elle s’habillait déjà. Ses mains avaient peine à retrouver les agrafes. Un tremblement de fièvre la secouait tout entière. Puis, approchant de la porte, elle devina que Lapirotte n’avait pas bougé, retint son souffle, attendit que, lasse d’épier des événements qui ne venaient pas, celle-ci voulût bien s’éloigner. Le cœur de madame Manchon, en ces instants, recouvrait tous les bruits, et cependant aucun bruit ne lui échappait. Si légère qu’ait été la démarche de Lapirotte abandonnant sa faction, elle sut ainsi tout de suite quand le passage devint libre. Alors, enveloppée dans un peignoir, encore coiffée de nuit, à son tour elle s’évada, pénétra chez René avec des précautions infinies, et s’assit dans le fauteuil au pied du lit. Accablé de fatigue, René dormait toujours…
Elle le regarda dormir. Elle le contemplait avec avidité. Elle n’avait même plus la pensée de lui en vouloir, dès lors qu’il était présent. Jamais, non plus, il ne lui avait paru si beau.
Puis, elle imagina que puisqu’il avait accepté de revenir, il lui revenait tout à fait, et une joie sourde, inexprimable, la baigna toute. Si, dès la première heure, elle s’était dressée si rudement contre le projet de René, ce n’était pas qu’elle en voulût aux Traversot ni à n’importe qui : simplement, elle ne consentait pas qu’on lui volât son fils. Elle se refusait à le partager. Peut-être aurait-elle toléré une maîtresse : mais une femme, — c’est-à-dire la vie de René loin d’elle, en dehors d’elle, sans doute même tournée contre elle, — elle n’aurait pu. Dieu merci ! lui semblait-il, l’alerte était finie ! il ne restait plus qu’à attendre l’éveil, à se plaindre pour la forme et à pardonner. Oh ! comme elle pardonnerait tout à l’heure !
Après cela, durant un long moment, il n’y eut dans la pièce que le murmure de deux souffles réguliers, symbole d’une paix indicible. Enfin un bruit léger déchira le silence. René, tel un plongeur qui revient à la surface, aspirait l’air, détendait ses bras, et se redressait…
A la vue de sa mère, il eut un tressaillement qui acheva de l’arracher au sommeil.
— Quoi ! dit-il, déjà levée, maman ?
D’un geste de main apaisant, madame Manchon lui fit signe de ne pas bouger.
— Oui, il est très tôt… dors encore… tu es fatigué… j’ai le temps.