— Maman ! les autres ne comptent plus : c’est moi maintenant que je te demande de rassurer !

— Te rassurer !… tu en es là ?…

Et cette fois, madame Manchon se renversa sur son fauteuil. En trombe, le doute de son fils venait de passer sur elle et l’écrasait. Elle avait redouté de voir le cœur de René pris par une passante : mais cela, ce n’est que l’épreuve d’un Lormier ! il s’agissait de bien autre chose !

Le mot de René, d’ailleurs, avait été prononcé, comme il arrive souvent, sans que fût mesurée sa portée réelle. Dans ces cas-là, est-ce encore nous qui parlons, ou un autre enseveli au fond de nous-même et qui prend place d’office parce qu’il voit mieux ? A peine eut-il compris ce qu’il venait de dire, que René aussi s’effraya autant que sa mère. Leurs deux regards se croisèrent. Celui de madame Manchon était pesant, chargé de stupeur : par-dessus tout, il y paraissait l’immense désarroi d’une âme ; celui de René mendiait de la lumière ou peut-être un pardon — comment le savoir ? — Puis on entendit un bruit à peine perceptible : madame Manchon se levait.

On n’est jamais plus proches que lorsqu’on a conscience de s’être fait beaucoup de mal.

A la vue de sa mère debout et qui sans doute allait partir, René tendit les bras :

— Maman ! appela-t-il d’une voix défaillante.

Elle se retourna, secouée jusqu’au plus intime de l’être, aperçut le geste, et s’arrêta.

— Maman, j’ai tant de chagrin !

— Et moi donc !