Le double cri de leurs effrois devant la douleur souveraine. Pourtant, tout au plus en avaient-ils senti passer l’ombre sur eux.
— Maman ! tu ne vas pas m’abandonner ainsi ?
— T’abandonner !
Encore un cri, mais combien différent du premier ! Subitement projetée vers René, redevenue tendresse vivante, enfin madame Manchon cédait à l’appel des bras ouverts, se précipitait vers eux. Elle et lui s’étreignirent. Ils ne se parlaient plus. Ils auraient eu peur de troubler ce moment ineffable où, rapprochés, fondus, ils avaient conscience d’échapper à la tourmente en oubliant ce qui n’était pas eux. Ce fut un moment unique, l’ivresse sur la cime : mais on ne demeure jamais longtemps sur la cime. Avant même que l’étreinte ne devînt plus lâche, l’un et l’autre étaient déjà redescendus dans la plaine : René pour sentir qu’un double désastre continuait d’emporter à la fois le passé et l’avenir, madame Manchon pour ne découvrir autour d’elle que des abîmes. Que se passa-t-il ensuite en celle-ci ? Sans doute dut-elle songer : « Avec ou sans moi, il partira ; si je vais avec lui, non seulement je le rassure, mais il me reste la chance de tout rompre sur place. » Quand on en est à sentir trébucher l’effort entier d’une vie, on cesse de vouloir tout sauver : régler la part du feu suffit. Quoi qu’il en soit, elle reprit soudain très bas :
— Maintenant lève-toi… Ce qui précède était pour t’éprouver… Tu persistes : je ne résiste plus. Demain… ce soir… quand tu voudras !…
Le miracle n’étonne pas, dès qu’il est conforme à nos désirs. Sans desserrer l’étreinte, René répondit simplement :
— Ah ! maman ! je savais bien que tu voudrais me rendre heureux !
VII
Il faut avoir cru son bonheur perdu pour le savourer dans sa plénitude. Les heures qui suivirent furent pour René et madame Manchon la lueur suprême d’une intimité que les événements s’apprêtaient à détruire. Jamais René n’avait eu plus conscience d’être le fils d’élection de sa mère : jamais madame Manchon, sacrifiant en apparence sa passion jalouse aux désirs de son enfant, ne s’était crue aussi près de le posséder tout entier.
Toutes choses pesées, une demande officielle fut adressée sur l’heure à madame Traversot. On convint de remettre le voyage décidé à la réception de la réponse ; René, lui, partirait seul, le lendemain.