— Mais je craindrai de le perdre…
— Qu’importe encore, dès lors que je ne vous perdrai pas !
Et ce fut, là aussi, une minute heureuse. Ils erraient sur la terrasse. Alentour, les collines vertes tendaient vers eux les prémices d’un été précoce. A leurs pieds, l’Armançon chuchotait son approbation rieuse. On n’apercevait que lumière, on ne respirait que parfums ; mais quelle parure plus belle la terre eût-elle souhaitée, que ces deux êtres frissonnant au souffle de l’amour ?
La nouvelle de la demande officielle, de l’arrivée certaine de madame Manchon, et de l’acquisition chez le bijoutier d’une bague qu’on ne voyait pas encore au doigt d’Annette, fusa à travers la ville avec une rapidité qui tient du prodige. René s’en rendit compte aux compliments que lui adressa, dès le lendemain de son achat, M. Chasseloup avant d’entamer le travail du matin. Et ceci nous ramène à la banque, dont je n’ai pas encore parlé…
Le moment vient d’indiquer en quelques mots quelles y étaient les attributions de René et d’en faire une description, telle du moins que je m’en suis fait idée. Duclos rectifiera mes dires, s’il en est besoin.
Située rue Buffon, la banque Chasseloup occupait une maison ancienne dont on avait aménagé, tant bien que mal, le rez-de-chaussée et le premier. Le rez-de-chaussée servait aux employés et au public, le premier abritait la direction. Trois portes donnant sur le palier de l’étage y desservaient l’une le cabinet de René, l’autre une pièce banale réservée au gardien, et la dernière enfin, située entre les deux précédentes, le bureau de M. Chasseloup. Au fond, à droite, une sortie dérobée permettait de gagner le bas par un petit escalier intérieur. Entre le bureau de Chasseloup et le cabinet de René existait en outre une communication directe. Vous jugerez dans un instant combien ces détails ont d’importance.
Le travail de René se réduisait à étudier, chaque matin, de concert avec M. Chasseloup, la cote du dernier marché, à suivre le mouvement des fonds et à parler ensuite interminablement des menues affaires que les spéculateurs en mal d’argent s’efforcent de passer à la province, quand Paris a refusé de les suivre.
La force de Chasseloup en ces matières était son extrême défiance. Il traitait la banque avec des méthodes de paysan, sans audace mais sans risques. Cela ne l’empêchait pas de jouer en imagination. Il se procurait ainsi la satisfaction de dire : « Si j’avais voulu, j’aurais gagné ceci… » ou bien : « Sans mon coup d’œil, j’aurais perdu cela… » Plaisir sans danger, qui joint à des bénéfices réguliers, suffisait à le rendre d’humeur joviale.
L’espoir de vendre la banque, à un prix inespéré, et la séduction de René avaient, comme il sied, mis très vite les relations des deux hommes sur un pied de confiance réciproque. En l’absence de Chasseloup, le personnel, qui en avait conscience, s’adressait donc à René. Des clients prirent même l’habitude de frapper directement chez lui. En cas d’hésitation, René passait chez Chasseloup par la porte de communication et, de toutes manières, l’affaire était réglée.
Un dernier détail, enfin : une maison telle que celle-ci est un établissement régional dont le public se trouve repéré d’avance et demeure à peu près invariable. Or, deux mois environ avant l’époque qui nous occupe, la banque Chasseloup s’accrut d’un compte important, — plusieurs centaines de mille francs, — déposé par une demoiselle Lormier, inconnue de Chasseloup autant que de René. C’était là une aubaine point négligeable ; le nom de Lormier figura dès lors sur la liste des personnes à traiter avec égards.