— Soit : dépêchons, reprit Chasseloup.

Et il sortit précédé par le teneur de livres. Il avait négligé de ramasser les billets qui restèrent sur sa table, cependant que René repassait lui-même dans son bureau, laissant ouverte par habitude la porte de communication.

Ici, j’aimerais à m’arrêter pour constater combien exacte est la conception de Duclos quand il prétend toujours trouver, à l’origine de la douleur, l’homme créateur inconscient d’une souffrance qu’il ignore.

Si Chasseloup n’avait pas eu de distraction, et si le teneur de livres n’avait pas réclamé sa présence, il est clair qu’aucun des événements qui suivirent n’aurait été possible : il n’y aurait pas eu de drame, ou en tous cas, le drame, uniquement dirigé par des volontés calculées, eût perdu la majeure partie de sa cruauté. Au contraire, Chasseloup oublie par mégarde un geste usuel, un employé l’entraîne, et ces actes indifférents de gens, eux-mêmes indifférents, vont déchaîner sur tout un groupe humain, totalement inconnu d’eux, une tragédie mortelle.

J’entends bien qu’on répond : « Retardons de cinq minutes les événements, la tragédie n’existait plus ! » Il est probable : toutefois, ce qui se passe compte seul et non ce qui aurait pu se passer ! Or ce qui se passe est toujours dans le sens que je montre. Tant pis si l’explication fait défaut : les lois inexplicables, et surtout insoupçonnées, ne s’imposent-elles pas comme les autres, je dirai même plus que les autres, puisque, les ignorant, nous ne pouvons essayer de nous défendre contre elles ? Mais revenons à René.

Cinq minutes après la sortie de Chasseloup, Broquant enfin apparaissait :

— Mademoiselle Lormier est repartie. En apprenant que vous n’y étiez pas et que M. Chasseloup la recevrait, elle a préféré remettre sa visite à un autre jour.

— Ainsi, précise René, elle n’est plus là ?

— Non.

— Parfait.