— Henri ! n’as-tu pas entendu ?… un mot suffit pour la réponse : oui, ou non… moins que cela : un signe de tête… Tu restes immobile ?… tu te tais ?… Cela aussi est une manière de s’exprimer : j’ai compris…

Et se cachant la tête dans les mains, René s’efforça d’accueillir enfin la vérité.

Ce ne fut d’abord qu’un immense regret du passé qui s’effondrait. Entraîné dans une chute vertigineuse, il voyait, comme des éclairs, ses bonheurs d’autrefois passer et s’évanouir. Avait-il rêvé auparavant ? Tout alors était facile, beau, joyeux. Il pouvait rire, parler, regarder, sans qu’aucune arrière-pensée troublât ni la gaîté de la voix, ni la lumière du regard, ni la joie d’exister. Rien pour l’empêcher de parer d’insouciance des lendemains abrités au foyer. Soudain plus de foyer, plus d’abri. Il faut se lever, partir et disparaître…

Disparaître ! un mot excessif, évidemment : mais n’oubliez pas que René était un impulsif et un faible. Avec une telle nature, on se laisse longtemps bercer par le flot, puis, brusquement, l’énergie se tend, d’autant plus âpre qu’elle a été plus rare, et l’on saute à l’extrême. Aurait-il pu d’ailleurs revenir auprès de sa mère ? A la pensée de la revoir, il blêmissait. Pourrait-il s’expliquer avec elle, sachant ce qu’il savait ? Plus tard, seulement, — oui, beaucoup plus tard — quand l’apaisement serait venu et l’oubli, il aurait le courage de l’aborder, ayant l’air d’ignorer : mais d’ici-là, où se réfugier ? Quelle solitude désormais !

Ah ! voici bien la vraie douleur qui paraissait ! Devenir pauvre, n’est presque rien : la torture est de se trouver seul tout à coup, si effroyablement seul qu’une fois mort, personne ne saura peut-être quel nom inscrire sur votre fosse.

Jusque-là, René n’avait pas protesté contre la fatalité qui l’écrasait : devant la solitude, l’injustice subie le révolta. En même temps, il considérait son frère. Stupide ironie du sort : celui-là s’était par goût détaché de la famille, n’aimait personne sous prétexte d’aimer Dieu : cependant, il restait comblé de ces dons inutiles. Qu’avait-il fait pour le mériter ? Qu’avait fait René pour être frappé ? Des rancunes, accumulées depuis l’enfance, se réveillaient dans son cœur. Il eut conscience de haïr son frère, puis la solitude effaça même cela, et ces griefs allant rejoindre le passé, il cessa de les voir…

L’abbé, lui, toujours debout devant la cheminée, n’avait pas l’air de soupçonner quel torrent de pensées bouleversait René. Il semblait ignorer qu’il avait répondu tout à l’heure par son silence : on l’aurait cru aveugle et sourd. Soudain, il fit un mouvement léger : René s’était levé, se promenait un instant dans la pièce, et enfin arrêté devant lui, demandait :

— Alors… qui est mon père ?

Question qu’on s’étonnait qu’il n’eût pas posée plus tôt. Dans la débâcle d’existence que l’heure inaugurait, une chance en effet subsistait d’échapper à la solitude totale. René, maintenant, se tournait vers elle.

Aucune réponse encore. Simplement le prêtre levait un peu les épaules, en signe d’impuissance à fournir l’éclaircissement sollicité. Devant cet aveu, René aurait dû désespérer : mais dès que l’homme tente d’échapper au destin, la marche de sa pensée défie toute prévision.