— Comment ! tu te dérobes ?… tu ignores ?… Cependant, ne viens-tu pas d’affirmer que tu connaissais la vérité ? Alors, quelles raisons de te croire ?… Qui me prouve que tu n’as pas menti ?
— Je t’en conjure, soupira l’abbé d’une voix trouble, ne me contrains pas à oublier l’habit que je porte !
Ne voyant là qu’une défaite, ressaisi par ses anciennes défiances, René cependant continuait :
— Oublier qui tu es ? Dieu m’en préserve ! Je sais trop bien que tu m’as toujours détesté. Oh ! à ta façon… c’est-à-dire en te taisant !… Tout à l’heure encore, tu me voyais désespéré et tu es resté muet, sans jeter un regard de mon côté ! ou plutôt, tu semblais satisfait… Quelle chance, si me méprenant sur ton attitude, j’allais tenir pour assurée la chimère qui me hantait ! Par bonheur, ayant réfléchi, je réclame des preuves… Alors seulement tu daignes enfin me faire un signe… « Des preuves ?… Voilà, il n’y en a pas !… » Tu avais espéré me voir mordre à l’hameçon : cet espoir est déçu : quel dommage ! Mais ne pourrai-je, au moins une fois, entendre tes paroles ? Ne serait-ce que pour apprendre pourquoi tu as voulu me tromper et quel caprice te mène, te décideras-tu à répondre ?
Il s’exaltait : il ne calculait plus les termes qu’il employait. Il était devenu pareil au nageur épuisé qui brasse l’eau, sans s’occuper de la distance à la rive et persuadé que la seule violence suffira pour le sauver. A mesure, un espoir irraisonné s’insinuait aussi dans son âme. Pourquoi ne pas admettre qu’il fût victime d’un atroce malentendu ? Il n’avait interprété que des silences. On ne bouleverse pas sa vie sur la foi d’un homme qui, en fait, refuse de s’expliquer, qui, même en s’expliquant, peut ne chercher qu’à se venger ?
Tout à coup, comme il allait poursuivre, une main rude s’abattit sur lui.
— Il suffit : plus un mot ! Ne détruis pas en un instant l’effort de toute ma vie.
L’abbé cependant souriait : dédain pour ces injures, à moins que ce ne fût la marque du triomphe sur l’adversaire que lui seul connaissait. Ensuite son bras retomba, et un aveu suivit, prononcé très bas, ainsi qu’il sied quand on reconnaît une faute dont on sollicite le pardon :
— En effet… je t’ai détesté… il y a longtemps… très longtemps… A prétendre remonter le passé, tu risques vraiment trop de raviver des plaies anciennes : crois-moi, oublions un sentiment dont je m’accuse, me repens, et que j’espère avoir détruit dans ses racines.
— Oh ! riposta René, toujours des mots de prêtre !