René à ce moment ayant reculé, d’un geste souverain le prêtre le ramena vers lui :
— Ah ! il n’est plus temps ! Tu as voulu m’entendre : désormais, nous irons jusqu’au bout !… Dieu m’est témoin qu’à l’instant tragique dont je parle, je n’hésitai pas à prononcer le serment qui m’était demandé : Dieu m’est témoin aussi que je n’ai d’autres preuves que ce serment, et le suicide de mon père, une heure après…! Qu’elles te satisfassent ou non, elles ont suffi pour faire de l’adolescent que j’étais un vieillard et ta victime !
Abandonnant ensuite René qui alla tomber sur un siège, le prêtre commença de marcher.
— Je dis bien : ta victime ! J’adorais mon père et tu l’as tué ! Si je suis devenu prêtre, c’est à toi que je le dois ! Je ne supportais plus ta présence dans ma maison : désespérant de t’en chasser, j’ai préféré m’en chasser moi-même. Calcul vain : tu ne m’as pas quitté, je t’emportais en moi !… Tant pis ! j’avoue tout et il n’est pas mauvais qu’un jour au moins, nous mesurions ensemble la souffrance que je te dois. Tu ne t’en doutais pas, j’y consens : mais est-ce que les hommes ont besoin de vouloir pour faire souffrir : il leur suffit d’exister !… Donc, tu te croyais loin, tu ne t’occupais pas de moi, et tu n’as cessé de me torturer ! car, prêtre, je me suis trouvé pris entre ma conscience et la dette de mon serment. Désobéir à Dieu, ou renier mon père, voilà le dilemme que ton existence a créé, et dont je n’ai pu sortir. Oh ! je vois clair en moi-même ! j’ai louvoyé… J’avais la prétention d’être un vrai prêtre, tout en ne pardonnant pas. Sur mes instances, tu es devenu La Gilardière : à mon instigation, on a tenté de t’établir à Semur… Demi-mesures qui ne satisfont ni le passé, ni Dieu. Je me flatte que tu m’es devenu indifférent, et dès que j’évoque le cadavre de mon père, une horreur me soulève, je ne puis plus te voir ! C’est un duel au fond de moi qui toujours recommence, que rien n’apaise… non, pas même ces aveux que j’aurais dû retenir. Souffriras-tu moins pour les avoir reçus ? Qu’en rapporterai-je, sinon d’autres remords ? Crois-moi, fût-ce en ce moment, ne souhaite pas de changer avec moi : tu y perdrais. Il n’y a au monde que douleur. Comme Abel paya pour Adam, nous payons, sans autre raison qu’une volonté divine, contre laquelle notre raison se dresse… ou plutôt, non, je blasphème, fermons les yeux, ne tentons pas de comprendre et prions… si tu le peux… si je le puis moi-même…
Hors d’haleine, il s’écroula ensuite, plutôt qu’il ne s’agenouilla sur le prie-Dieu. René, lui, depuis longtemps, ne semblait plus entendre. On se demandait s’il respirait encore.
Admirez, en tout cas, le mensonge des apparences. Si, à ce moment quelqu’un était entré, qu’aurait-il vu ? Deux hommes, l’un agenouillé, l’autre attendant la fin de l’oraison : entre les deux, un Christ, symbole de paix. Si, plus curieux, il s’était enquis de la vie de ces hommes, qu’aurait-il appris encore ? qu’ils étaient frères, menaient des existences séparées, et ne se témoignaient que peu d’intérêt. Or non seulement chacun d’eux subissait alors une crise tragique, mais, amenés à exprimer leurs souffrances, ils découvraient n’avoir jamais cessé d’être leurs propres bourreaux. L’abbé, sans doute, venait de torturer René, mais René, toute sa vie et sans le savoir, avait torturé l’abbé ; même René disparu, quelle absolution effacerait dans l’âme du prêtre le remords d’avoir éclairé son frère ? Ainsi, présents ou absents, ignorants ou conscients, ils ne pouvaient que se faire du mal ; et nous touchons enfin au problème soulevé par Duclos. Je ne demande pas si René fut grandi par la souffrance, si son frère y puisa les éléments d’une sainteté nouvelle ou d’un désespoir sans consolation : la question que je pose est autre. Pourquoi l’être humain ne saurait-il respirer sans créer d’abominables conflits ? Pourquoi l’essaimage automatique de la douleur et la nécessité de toujours tuer pour vivre ?
L’abbé sur son prie-Dieu, René, la tête dans ses mains, ont-ils songé à la loi farouche, dont ils étaient victimes ? Plus probablement, et comme nous tous, se jugeaient-ils une exception ? L’un en appelait à Dieu qui gardait le silence, l’autre à la justice, qui ne paraît jamais. Des deux côtés, même désastre, et point de secours.
Un long intervalle s’écoula avant que l’abbé ne se relevât. Quand il le fit, le rictus de sa bouche avait disparu, la flamme du regard s’était éteinte. Le prêtre était parvenu à reprendre la place que l’ennemi intérieur un instant lui avait volée.
— Et maintenant, demanda-t-il d’une voix sourde, que comptes-tu décider ?
René tressaillit. Il était écrit que ce jour-là, les moindres paroles de son frère traqueraient sa souffrance.