— Ici, répondis-je encore.
Elle hésita, puis tristement :
— Quoi qu’il y ait eu, vivant, je voulais le rendre à l’existence dont je l’avais dépouillé ; mort, je n’ai plus qu’à lui sacrifier la mienne.
— Se tuer n’est pas une solution.
— N’ai-je pas dit que ma vie n’est plus à moi ? Je n’en dispose pas.
Elle s’approcha ensuite de la porte. Je ne tentai pas de la retenir. Près du seuil, elle fit un dernier geste découragé.
— Quand je pense, murmura-t-elle, que, si je n’avais pas été une fille abandonnée à ses rêves, isolée au milieu des siens, et croyant à la toute-puissance d’une immense passion, je n’en serais pas à pleurer avec des larmes de sang celui que j’avais choisi ! Dieu n’est pas bon ; espérons qu’il sera juste !
Elle disparut sur cette phrase, qui résumait à la fois son désastre et son attente.
Je ne devais plus la revoir, ni madame Manchon, ni l’abbé, ni personne. Le tragique de la vie réside en cela qu’on surprend de loin en loin les circonstances qui conduisent à la souffrance, mais qu’aussitôt après les êtres s’effacent. On perçoit un cri bref quand surgit la lame de fond ; ensuite on a beau regarder, on ne découvre plus qu’une grève déserte et la mer garde son secret.
Donc jusqu’à ce soir j’avais ignoré le sort de mademoiselle Lormier. J’ignore de même ce qu’il est advenu rue Monsieur, car là on n’a jamais cherché à me rejoindre, et je me suis abstenu de forcer une réserve qui dut avoir des raisons dont, après tout, les intéressés étaient les meilleurs juges. Je me contente d’imaginer l’effrayante réunion de ces trois êtres, vivant d’une existence en apparence sans rides, dans une maison où personne ne vient plus, mais en tête-à-tête avec une angoisse dont ils ne parleront jamais, et toujours la présence mystérieuse du disparu.