Madame Manchon est là, sur le fauteuil où je l’ai aperçue maintes fois. Immobile, prostrée, elle n’a pas encore compris comment s’étant éloignée pour vingt-quatre heures, elle a pu retrouver au retour sa maison vidée, son fils parti sans adieu. Inlassable, elle scrute l’énigme et se demande : « Pourquoi ? »

Devant elle, l’abbé. A quoi pense-t-il, lui qui a tout créé de la douleur qu’il ne peut consoler ? Tente-t-il de convertir sa mère à une religion qui ne parvient pas à l’apaiser lui-même ? Ah ! le temps doit être passé où, du haut du sacerdoce, il préconisait l’expiation ; et, s’il voulait demander un pardon, oserait-il en même temps révéler ce qui le rend nécessaire ?

Entre les deux, enfin, Lapirotte, souriant toujours, et peut-être dévorée d’ennui, car une vengeance trop longue est un plaisir qui lasse.

L’heureux homme, en vérité, qu’un Lormier ! Lui, du moins, savait qu’il y avait eu l’autre ! Ici, tous souffrent dans la nuit, ne supposant même pas que les coups ont pu partir d’ailleurs que d’eux-mêmes ! Supprimez Lormier et sa fille : René vivrait, madame Manchon vieillirait radieuse, l’abbé — qui le sait ? — aurait désarmé peut-être ; Lapirotte, certainement, aurait été chassée. Mais il y avait, là-bas, des inconnus, et le cyclone a passé.

On peut donc s’ignorer totalement, et, par le jeu inéluctable de la vie, se torturer jusqu’à la mort ! Justifie cela qui voudra ! Quant au résultat, jugez-en : Lormier révolté, sa fille religieuse, madame Manchon devenue probablement une automate, l’abbé doutant de son salut… Prétendez, après cela, que la souffrance est loi de grâce ! Une loi, évidemment. Seulement qui l’a édictée et que veut-elle ?

J’entends qu’on va répondre : « Et Lapirotte ? »

En effet, voici l’exception incontestable et monstrueuse. Que Lapirotte ait paru triompher est certain ; mais, à sa place, j’aurais tremblé. Il faut toujours trembler devant la bête qui nous dévorera, en fin de compte, aujourd’hui ou demain. Le cri de Job résumait moins le passé des humains que leur avenir : « Rassasiés d’angoisse jusqu’au matin, tous sont coupés en leur temps, comme la tête de l’épi mûr. »

LE TROISIÈME CONCLUT

Tinant cessa de parler et, cette fois, aucun commentaire ne vint. Nous n’étions pas seulement troublés par la rencontre qui avait permis, aussitôt le récit de Pierre achevé, d’en évoquer l’envers. A notre tour gagnés par l’angoisse de la douleur, nous sentions celle-ci inéluctable et vaine. Quel déchaînement de catastrophes inutiles sur des êtres dont les survivants ne se connaissaient pas de nom, et pour quelles futilités ! Jamais non plus, je crois, nous n’avions perçu avec une telle netteté que la souffrance nous guettait, nous aussi, et qu’au jour prochain nous deviendrions sa proie.

Cependant, à mesure que je réfléchissais, deux souvenirs remontant au début de la guerre se levaient au fond de moi, encore imprécis, mais obstinés : une rencontre de personnages qui présentaient avec madame Manchon et M. Lormier de surprenantes analogies, des propos sur une route, dont alors je n’avais pas saisi la portée et qui, aujourd’hui, prenaient une signification singulière.