Le mécanisme de la mémoire est déroutant. Durant des années, on porte en soi des visages, des idées, que l’on a cru ne pas remarquer, ne pas comprendre ; soudain, au gré d’une circonstance fortuite, ils revivent, s’éclairent, et, s’échappant du coffre clos où ils semblaient ensevelis, deviennent l’élément décisif du présent.

— Hé bien ? demanda enfin Duclos, quelles conclusions tirer maintenant de la double aventure ?

Et tourné vers Tinant :

— Car je t’accorde volontiers que, pour inattendu que cela soit, c’est bien la même dont le hasard nous a rendus témoins.

Tinant alluma une cigarette, puis haussant les épaules :

— Quelles conclusions ? aucune. Personne ici, je pense, n’avait la prétention de trouver un but à la souffrance ou de justifier son origine. Elle est, cela suffit. Elle vient aussi d’une certaine manière, qui n’est pas celle que le commun pense ; mais en quoi cette assurance pourrait-elle soulager ?

Duclos me regarda d’un air las :

— Tu te tais ?… La cause est entendue.

— Non, répondis-je presque malgré moi.

Ce qui n’était auparavant qu’images incertaines achevait, en effet, de se préciser. J’en ressentais un allègement, comme lorsqu’on retrouve enfin un nom propre qui, toujours au bord des lèvres, n’a cessé d’échapper. Plus je réfléchissais, moins je doutais de tomber juste dans mes suppositions.