— La vie.
— Oh ! murmura madame Manchon avec un involontaire dédain, la vie diffère suivant les gens.
— Voilà justement l’injustice que je n’accepte pas ! riposta M. Lormier.
— Nous n’avons pas voix au chapitre.
— Il faudrait pourtant se demander par où certains ont passé. Si l’on savait !…
— Mais on ne sait pas…
Les voix qui n’avaient cessé de baisser, comme des lampes auxquelles l’huile manque, s’éteignirent tout à fait. Après cela, le silence…
Il en est de toutes sortes : des silences où l’on se borne à ne rien dire, d’autres qui reposent, d’autres qui font haleter… Celui qui commençait, extérieurement, ne présentait rien de remarquable. Immobiles, madame Manchon regardait M. Lormier et M. Lormier regardait madame Manchon. Entre eux, un feu de pauvre, dont les bûches bavaient en sifflant. Alentour, l’ombre, du soir à son début, qui, voleuse experte et sans qu’on y prît garde, s’apprêtait à dépouiller la pièce. Rien de remarquable, je le répète… et pourtant n’importe qui, à ma place, aurait compris qu’à ce moment seulement débutait l’entretien véritable. De même n’importe qui se serait mis à étudier madame Manchon avec des yeux nouveaux.
C’est qu’aussi ce que prononcent les hommes est peu de chose. Le son des mots n’est qu’un signe. Le véritable échange s’opère sans bruit, grâce à l’étreinte de nos êtres profonds. Pour reconnaître qu’il y a en nous plus qu’une mécanique pensante liée à des organes, il suffit d’avoir ainsi assisté, une fois dans sa vie, à la pénétration de deux cœurs, tandis que les bouches s’obstinent à rester muettes…
Je viens de dire que madame Manchon et M. Lormier se regardaient : ce n’est pas tout, leurs visages changeaient. Ce changement bien entendu s’opéra progressivement, avec des transformations comme on en voit parfois le matin, quand le soleil commence à percer le brouillard. Le sourire de M. Lormier se figeait : madame Manchon, par contre, d’ordinaire si impassible, exprimait une anxiété douloureuse telle que les rôles semblaient inversés. On pouvait croire que ce n’était plus M. Lormier, mais elle, qui avait perdu son enfant !…