Puis je m’aperçus que leurs yeux s’étaient quittés. Maintenant, madame Manchon considérait le plafond ; M. Lormier de son côté, tête basse, contemplait le tapis…

Puis j’eus la sensation étrange que la pièce se vidait… N’en doutez pas : évadé du présent, chacun venait de partir sur les chemins d’autrefois, ces chemins dont ils avaient affirmé : « Si l’on savait ! » Joies, douleurs, catastrophes, chacun revoyait son martyre, et par manière de conclusion le jugeait bien à lui, inconnu de l’autre, inégalable. Qu’auraient-ils ressenti si on leur eût découvert leur illusion et que, convaincus de ne s’être pas approchés, ils n’avaient jamais cessé de se faire souffrir ? Si l’on savait !… Mais, comme avait répondu madame Manchon, on ne sait pas.

Soudain, les paupières de M. Lormier eurent un battement, ses doigts crispés autour du chapeau imprimèrent à celui-ci une faible secousse : du coup, madame Manchon abaissa son regard, M. Lormier leva le sien, la chaîne était renouée.

— Qu’entendiez-vous tout à l’heure par autre chose ? reprit madame Manchon, avec l’air d’une personne que rien ne sépare des phrases précédentes.

— Il est difficile de préciser, balbutia M. Lormier.

J’écoutais, surpris de trouver leurs voix modifiées ; moins décidées et plus cordiales, on y découvrait désormais le tâtonnement de pensées qui tendent à se libérer de contraintes devenues des habitudes, et une sympathie ou plutôt un désir de compréhension mutuelle tel qu’en doit seule créer une longue amitié.

Madame Manchon soupira, découragée :

— Vous croyez au Ciel, peut-être ? Mon fils en parle fréquemment, et je m’efforce de l’admettre, puisque je suis chrétienne. Cependant je ne souhaite pas retrouver Dieu. Je ressens à son égard le même détachement que pour le reste de l’univers.

— Non, dit M. Lormier, il ne s’agit pas du ciel, car je doute qu’il existe.

— Et moi, je n’y tiens pas… pas du tout !…