Nouvelle cause de surprise : Madame Manchon n’aurait pas autrement parlé si elle avait subi le sort de M. Lormier. La lumière ainsi commençait de filtrer.

— Pour rendre ce que je sens, poursuivit M. Lormier, je cherche en vain des mots… Je ne suis pas un savant. J’ai de la peine à finir une phrase… Hier, par exemple, j’errais dans Trianon — j’y vais souvent — et je regardais un peuplier isolé sur la pelouse. Ses branches nues, dressées en suppliantes, avaient l’air de crier : « Pourquoi nous a-t-on dépouillées ? » Et je songeais : « Avant deux mois, toutes auront verdi : suis-je donc le seul auquel on ne rendra rien ? »

— Espérons que votre peuplier vivait encore, cher monsieur : car il y a aussi des arbres morts… définitivement morts…

— Mais la mort elle-même… qu’est-ce que peut bien cacher la mort ? Puisqu’il faut une compensation…

Les yeux de madame Manchon s’animèrent brusquement :

— Pour compenser, interrompit-elle, il faudrait le recommencement de ce qui a été : sinon, inutile d’en parler.

— C’est exactement ce que je voulais dire, insista M. Lormier : pour compenser, on doit me rendre tout ce que j’ai perdu.

— On doit !… L’au-delà payerait-il plus qu’il ne parle ? Je ne l’ai jamais entendu…

— Ici-bas, on entend rarement quelque chose, du moins de ce qui importe. J’ignorerai toujours pour qui ma fille est morte, conclut M. Lormier.

— Et moi, pourquoi mon fils est mort… répliqua madame Manchon d’une voix défaillante.