Il tremblait toujours, mais à travers les derniers mots avait passé je ne sais quelle vibration de colère ; j’eus la sensation que de toutes les forces de son être il se dressait à l’avance contre le ravisseur inconnu qu’il évoquait.

— N’y a-t-il pas danger, pour le moins équivalent, à donner à votre fille figure de parti sans dot ? répondis-je froidement.

Il haussa les épaules :

— La préserver de la plus basse des duperies, d’abord !

— Sans la consulter ?

— Ne suis-je pas le meilleur juge, ayant, hélas ! une expérience qu’elle n’a pas ? Le notaire, bien entendu, a juré qu’il se tairait : mais, dans une étude où tout le monde passe, quel secret voulez-vous qu’on garde ?

Il s’interrompit, hésita de nouveau, puis brusquement :

— Et tenez, l’avouerai-je ? si tout à l’heure j’ai paru troublé en vous découvrant en tête-à-tête avec Geneviève, vous qui auparavant n’aviez jamais cherché seulement à la mieux connaître, c’est que tout de suite j’ai pensé : « Voilà ! il sait et il commence ! » Absurde, n’est-ce pas ? Oui, je m’en rends compte, et je vous demande encore pardon… Mais demain ! un autre paraîtra, et ce sera vrai ! Que dis-je, demain ?… Suis-je assuré qu’il n’a pas pris les devants, qu’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de ma fille ?… Pour me rendre un peu de sécurité, il faut, je le répète, qu’aux propos qui vont courir, un homme comme vous, autorisé, reconnu pour être au fait de la situation, puisse répondre hardiment : « Les Lormier ? Évidemment ils ont hérité, mais de dettes ! Le père est un vieux fou qui avait tout mangé d’avance ; ils n’ont rien… absolument rien ! » Cet homme, voulez-vous l’être ? Y consentirez-vous ?

J’écoutais, moins attentif à ce qu’il demandait qu’au spectacle d’une telle passion désordonnée et aux lumières qu’elle me livrait. N’y avait-il pas déjà une contradiction tragique entre le cri qui venait de lui échapper : « Sais-je s’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de ma fille ? » et la certitude dont il se targuait, cinq minutes avant : « Elle ne me cache rien, cela va de soi ! »

Effrayé peut-être de mon retard à lui répondre, il reprit :