J’achevais à Paris mon voyage de vacances. La veille du départ, tenté par un admirable après-midi d’automne, j’avais pris le train pour Versailles et me promenais dans le grand Trianon.
Je ne sais si vous avez le goût de Versailles ? Le parc m’a toujours semblé de dimensions forcées. Quelque chose comme un Saint-Pierre de Rome devenu forêt… Au grand Trianon, en revanche, plus d’espaces démesurés, des proportions humaines, et, parce que les passants n’y vont pas, une solitude qui enchante. A peine de temps à autre un bruissement d’ailes traverse-t-il le silence ; des écureuils fuient, les branches molles se balancent sans murmurer, et rien n’est beau comme ce lieu désert où la nature et l’homme unirent leurs forces, pour la seule joie des nuages qui passent par-dessus lui.
J’arrivais à peine et commençais d’errer à ma fantaisie, quand, non loin du buffet, un second promeneur se montra.
Soit désœuvrement, soit déplorable manie provinciale, j’eus aussitôt le désir de voir de près l’homme rare qui partageait mon goût. Revenant sur mes pas, je me mis en mesure de le dévisager.
Autant que j’en pouvais juger à distance, c’était un vieillard vêtu de noir, coiffé d’un feutre à larges bords, et dont la figure, en partie cachée, frappait par sa pâleur extrême. La coupe des vêtements, leur usure, les taches que la grande lumière y révélait sans mystère, tout marquait sinon la pauvreté, du moins une absence de soins, corollaire fréquent de la personnalité qui s’abandonne.
Cependant, à mesure que je me rapprochais, la tournure, l’ensemble de l’être me donnaient la sensation du déjà vu. Je me demandais : « Où ai-je rencontré cet homme, et quand ? ou plutôt, à qui ressemble-t-il, puisqu’à Versailles je n’ai point de relations ? »
Soudain, un nom jaillit dans ma mémoire : Lormier !
Ce sont là, en vérité, des phénomènes déconcertants. Depuis que M. Lormier avait quitté Semur, je ne m’en étais plus occupé. Après le premier étonnement provoqué par son départ, et faute d’en rien apprendre, très vite, j’avais cessé de penser à lui. Il semblait donc que j’eusse oublié jusqu’à son existence : et simplement parce qu’une silhouette présentait avec la sienne une vague ressemblance, voici que, sans effort, je me remémorais son histoire comme d’hier, son visage comme si je venais de le rencontrer !… Lormier d’ailleurs avait le teint coloré, des cheveux noirs… Si j’avais pu apercevoir les yeux ?… Hélas ! pourquoi l’ombre du feutre les cachait-elle ? Il est vrai que rien non plus n’était plus simple que d’éclaircir mon doute, si sot qu’il fût. Arrivé à la hauteur de l’inconnu, sans hésiter, je demandai :
— Pardon, monsieur, pourriez-vous m’indiquer dans quelle direction se trouve la sortie ?
Le son de ma voix dut produire aussi sur mon interlocuteur un effet singulier, car je le vis s’arrêter net avec une expression d’effroi, puis, sans prononcer rien, tendre la main vers une allée. Mais, en même temps, il avait levé la tête. J’eus peine à retenir un geste de stupeur. Mon instinct ne m’avait pas trompé.