— N’est-ce pas à M. Lormier que j’ai l’honneur de parler ? m’écriai-je.

Il balbutia :

— En effet.

Puis, après une courte incertitude, — peut-être balançait-il à passer outre, — je le vis devenir plus blafard, s’il était possible :

— Excusez-moi, docteur ; moi non plus je n’osais pas vous reconnaître.

— Si bien que sans l’heureuse idée de vous aborder…

— Je vous aurais probablement laissé passer…

Deux phrases qui occupèrent à peine une seconde. Mon Dieu ! que de choses dans ce qu’on dit en une seconde, et surtout dans ce qu’on ne dit pas ! J’avais envie de lui crier : « Qu’est-il donc arrivé, pour que je retrouve seulement le spectre de vous-même ? » Aussi vives que si nos quatre années de séparation venaient de s’abolir, je retrouvais toutes mes curiosités d’antan. Allais-je éclaircir le mystère de sa disparition ? Qu’avait-il fait de sa fille ? Quel dénouement avait dissipé leurs silences ou couronné leur rupture ? J’étais surpris enfin qu’il ne m’eût pas tendu la main. Une rencontre importune n’aurait pas reçu d’accueil plus glacial…

Et lui, probablement, devait songer : « Est-il là par hasard, ou parce qu’il m’a cherché ? Est-il la chance inattendue qui s’offre à moi, ou vais-je inventer un prétexte pour le quitter ? »

Oui, durant que s’échangeaient deux pauvres phrases, brèves et insignifiantes, nous pensions cela, et d’autres choses encore, certainement ; mais, surtout, comme nous étions accablés déjà par ce que nos présences contenaient d’irrémédiable, comme déjà nous nous sentions la proie de ce je ne sais quoi de fatal qui, à une heure donnée, saisit l’homme malgré lui, et le jette à l’opposite de son désir !