— Ici qu’elle vivait… oui.

— Et que vous-même ?…

— Mais venez donc !

Je crus qu’il allait tomber. Vivement, je le pris à mon bras et nous partîmes.

Retour à l’entrée du jardin, sur le tapis des feuilles bruissantes. Chaque foulée faisait voler une musique fluide qui expirait derrière nous, sans que nous eussions le désir de tourner la tête pour l’écouter.

Dans l’avenue de Trianon, généralement déserte, autre spectacle. Un orphelinat prenait ses ébats sous la garde de deux religieuses. M. Lormier eut une hésitation avant de traverser l’essaim, puis se laissa entraîner. Mais, tout à coup, une fillette qui courait sans nous apercevoir vint le heurter. D’un bond, il recula comme à un contact odieux. Je l’entendis murmurer :

— Elles n’ont plus de parents, et elles vivent !…

Il n’acheva pas sa pensée, mais je la lus dans le regard qu’il jetait à l’importune : pourquoi la vie à ces déshéritées qui n’avaient personne pour les regretter ? Quelle sottise dans les choix de la mort !

Et nous passâmes, affectant de ne rien remarquer, pas même le salut des religieuses qui se rangeaient pour nous laisser le chemin libre.

Nous allions tout droit, sans hâte apparente. Nous allions, telles des ombres, dans l’immense avenue qui, empourprée par le soleil déclinant, semblait railler notre petitesse et notre misère. Qu’est-ce que deux pauvres hommes, devant une futaie géante et l’embrasement d’un ciel d’automne ? Cependant, jamais — non jamais comme au cours de cette marche — je n’ai perçu de quelle hauteur infinie nous dominions l’univers. Entre nous et lui, il y avait ce mystère — la souffrance — cette grandeur — la conscience du mal sans remède — ce pouvoir atroce enfin réservé aux seuls humains — désespérer…