— Mais depuis que j’ai vécu seul… trois ans bientôt… Le garni a bien des avantages : point de soucis de ménage, la possibilité de changer sans que ce soit une révolution…

Il parlait cette fois avec volubilité, et d’autant plus qu’il s’agissait de futilités. Avez-vous remarqué quel dédoublement se produit chez les gens, au seuil de paroles qu’ils redoutent de prononcer ? Ils semblent absorbés par l’inutile, s’épandent en bavardages : mais, en même temps, ils ne cessent de penser à la chose qui seule importe, et préparent les mots qui aideront à l’exprimer.

— Trois ans ! répétai-je surpris. J’avais cru votre malheur de date plus récente.

Il ne répondit pas, je doutai même qu’il eût entendu. Brusquement, il venait d’appuyer ses coudes sur la table qui nous séparait et, de nouveau, me regardait. Je crus encore lire en lui l’hésitation qui m’avait frappé tout à l’heure et sans doute mesurait-il à ce moment si l’évocation du passé dépasserait ou non ses forces. Puis, son visage, déjà blafard, devint couleur de cendre ; la résolution était prise.

— Tel que vous me voyez, commença-t-il lourdement, je cherche la solution d’un problème… auquel ce qui me reste de vie est suspendu… Disposez-vous d’une demi-heure ?… Oui ? C’est bien. Vous n’aurez d’abord qu’à m’écouter… Le temps d’exposer les données… et après, grâce à vous…

Je n’avais garde de l’interrompre. Je me contentais de suivre en approuvant avec des signes de tête. Il poursuivit :

— Naturellement, c’est un récit cruel : vous me ferez plaisir en ne posant pas de questions ; les éclaircissements, s’il en est besoin, viendront après… Pour arriver au bout, j’ai besoin d’aller d’une traite… même, faites mieux : détournez vos yeux… Que je ne les voie pas, comme maintenant, s’inquiéter de ce que je puis ressentir ou craindre. Admettez que ce n’est pas moi qui parle, mais un inconnu, dans la pièce à côté, et que vous le suivez à travers une cloison.

Il eut un sourire navrant.

— … A travers la cloison !… Tout à fait exact. Vous serez d’un côté, moi de l’autre. Surtout, je vous souhaite de ne jamais me rejoindre.

Ainsi, dans un dessein que j’ignorais, il m’avait ramené pour me livrer d’abord le mystère de sa vie douloureuse ! Avouerai-je que devant ce visage tragique qu’il me demandait de ne plus regarder, dans ce garni désolé où régnait, en dépit de la fenêtre ouverte, un air oppressant et lourd de drame, toute curiosité vaine m’avait déjà quitté ? J’eus peur seulement de profiter d’une confiance arrachée par un émoi accidentel.