Aussi bien, ces nuances mêmes ne servaient qu’à exaspérer mon inquiétude par leur diversité désolante, tellement qu’un soir, n’y tenant plus, j’osai demander : « A qui penses-tu ? »
Point de réponse…
Ah ! ce fut une scène étrange ! Tour à tour commandant et suppliant, j’exigeais le nom, j’offrais d’aller chercher l’homme, je consentais d’avance à pardonner, à disparaître… Elle, cependant, se bornait à secouer la tête :
— Père, à quoi songes-tu ? Quel délire t’a pris ?
Quand je me calmai, nous n’avions rien obtenu l’un de l’autre ; toutefois, nous étions assez émus pour croire à l’avènement de temps nouveaux. Puis, le lendemain, chacun reprit son souci profond : une fois de plus, des cœurs douloureux s’étaient heurtés, la situation restait pareille…
Ou plutôt non… Brusquement, la mélancolie de ma fille disparut. A la tristesse accablée des jours anciens, succéda une gaieté fiévreuse qui accrut mes appréhensions. Geneviève, maintenant, semblait soulevée par une ivresse intérieure, un continuel bondissement de joie, une impatience à dévorer les heures telle qu’en peut seule donner l’attente victorieuse. Et celle-ci se prolongea une semaine, semaine interminable durant laquelle j’attendais, moi aussi, mais autrement… Jamais, en effet, je n’avais plus senti la chose planer sur nous. Je discernais le battement sourd de ses ailes. J’étais sûr qu’elle venait, sûr qu’elle nous emporterait…
Je me rappelle vous avoir alors rencontré, et un mot de vous me reste, tant j’en perçus la tragique ironie : « Vous voyez bien que tout s’arrange. » Prophétie admirable ! Quarante-huit heures plus tard, voici comment elle se réalisait :
J’étais dans mon laboratoire. C’était le soir. Soudain, la porte s’ouvre, doucement, et j’aperçois ma fille, les traits décomposés, méconnaissable… Aussitôt, je me jette vers elle :
— Qu’as-tu ?
Elle tenta de sourire :