Nous ne parlerons donc ici que des enseignes exécutées par des sculpteurs, des ferronniers, des plombiers, des tailleurs en bois, des potiers en terre et des émailleurs. Quelques ouvrages de ces artistes ou artisans sont venus jusqu’à nous et peuvent du moins servir de témoignage pour attester l’existence d’une foule d’enseignes de la même espèce. Nous avons déjà dit que la plupart des enseignes de maison devaient être sculptées et, par conséquent, adhérentes au mur. On ne saurait supposer, en effet, qu’un bas-relief en pierre ou même en terre cuite ait pu se suspendre à une potence, si forte qu’on l’eût faite en vue de soutenir un pareil poids. Les spécimens de ces enseignes sculptées qui subsistent encore dans Paris, après tant d’années et surtout après tant de démolitions successives, ne nous donnent qu’une idée très insuffisante de ce que pouvaient être les belles enseignes de cette espèce, dues à des sculpteurs de premier ordre; car les imagiers du XVᵉ siècle, qui travaillaient la pierre avec tant d’adresse et qui façonnaient une multitude de petites figures d’anges et de saints pour les églises gothiques, étaient certainement les mêmes qui exécutaient les enseignes sculptées des maisons et des boutiques.
La rue de la Harpe devait son nom à une de ces enseignes sculptées, et cette enseigne s’y voyait encore vers la fin du siècle dernier, au dire de Jaillot[66], sur la façade «de la seconde maison, à droite, au-dessus de la rue Maçon». A. Berty, dans son étude sur les Enseignes de Paris avant le dix-septième siècle, n’a pas admis l’opinion de Jaillot. «Cette maison de la Harpe, située près de la rue Maçon (et qui a disparu il y a une centaine d’années), dit-il, n’est pas la même que le domus ad Citharam, qui a donné son nom à la rue et qu’on trouve mentionné au XIIIᵉ siècle.» Mais A. Berty ne nous dit point à quel endroit de la rue était l’enseigne de la Cithare, à cause de laquelle la rue avait été nommée vicus Citharæ dans un contrat de 1247, et en 1272 rue du Harpeur ou vicus Regnialdi citharistæ, dans le Cartulaire de la Sorbonne. Alfred de Bougy[67] semble avoir voulu plaisamment mettre dos à dos les deux savants archéologues parisiens, en cherchant ailleurs la maison qui portait l’enseigne primitive de la rue: «Serait-ce par hasard, dit-il, la maison placée à l’angle des rues de la Harpe et Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, où l’enseigne du marchand de vin figure (en bois peint) le saint roi David jouant de la cithare?» Alfred de Bougy savait bien que la vieille rue Saint-Hyacinthe avait été ouverte en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste et que le roi David ne pouvait en aucun cas être confondu avec Regnault le Harpeur ou le Cithariste.
L’enseigne en pierre sculptée qui avait donné son nom à la rue de la Calandre, dans la Cité, représentait probablement un grillon sous une forme monstrueuse, car dès l’année 1280 la rue avait pris le nom de Kalendra ou Calandre; on appelait ainsi autrefois le grillon, qui était l’hôte habituel du four banal et qui faisait un bruit perçant et continuel, après la cuisson du pain. On l’appelle aujourd’hui cafard à Paris, où il infeste les fournils des boulangers. Ménage voulait que cette enseigne eût représenté d’abord une alouette, que l’on nommait aussi Calandre. «La rue de la Calandre de Paris, dit-il, a pris son nom d’une calandre qui y pendoit pour enseigne[68].» Sauval se serait-il donc trompé en supposant que le nom de la rue venait de la machine de bois, nommée calandre, qui sert à polir et à calandrer les draps et les étoffes? «Vers le milieu de cette rue, dit-il, pend une enseigne, à demi rompue, où cette grande machine est peinte..., et pour moi, je m’étonne que l’abbé Ménage ait dit qu’elle devoit son nom à une enseigne d’alouette[69].» En effet, la rue de la Calandre était voisine de la Vieille Draperie. L’enseigne sculptée de la Calandre avait disparu alors, mais on en a vu longtemps encore, jusque vers 1860, une de la même époque, celle des Trois Poissons, sculptée dans un médaillon, sur la façade d’une maison de la rue de la Saunerie, nº 14, près du quai de la Mégisserie[70].
La rue de la Licorne, qui ne prit ce nom qu’au XVᵉ siècle, quand on y montra une prétendue licorne vivante, s’appelait auparavant, dès le XIVᵉ siècle, rue des Obloiers, parce que c’était dans cette rue que se fabriquaient les oblées ou oublies, qui ne sont autres que ces minces cornets de plaisir qu’on vend, le soir, dans les rues. Les marchandes de plaisir ont succédé aux oublayeurs et oublieux du moyen âge. Ces derniers avaient laissé sur un mur, dans la rue de la Licorne, un souvenir de leur industrie pâtissière: c’était l’enseigne sculptée de la Gerbe de blé, car l’oublie était faite avec de la fleur de farine. Quant à l’enseigne de la Licorne, qui perpétuait le nom de la rue, la tradition ne dit pas si elle était peinte ou sculptée.
L’enseigne sculptée de la rue du Cherche-Midi n’est pas certainement celle qui avait donné son nom à la rue où elle se trouve. Sauval ne parle pas de cette enseigne sculptée, mais d’une autre qui était peinte, que l’enseigne actuelle a sans doute remplacée. Cette dernière, qui fait corps avec la maison du nº 19, forme un médaillon suspendu au milieu d’un encadrement d’architecture: il représente un astronome en costume antique traçant un cadran solaire sur une tablette que lui présente un petit génie. On lit au-dessous: Au Cherche-Midi. Cette sculpture, bien composée et bien exécutée, paraît être du XVIIIᵉ siècle.
L’enseigne sculptée de la Fontaine de Jouvence, que nous avons déjà mentionnée[71], dans la rue du Four-Saint-Germain, est du XVIᵉ siècle; elle figurait au-dessus de la porte de la maison de la Fontaine, construite avant l’année 1547. Cette sculpture, malheureusement mutilée, et qu’on peut voir au musée Carnavalet, est d’un très bon style. La statue, posée au milieu de la fontaine, est une Vénus, qui a été brisée presque complètement, sans doute à cause de sa nudité. La femme qui puise de l’eau dans la fontaine est décapitée; mais l’homme qui s’éloigne à gauche, emportant un sac sur son épaule, est intact. Serait-ce un vieillard que la fontaine de Jouvence vient de rajeunir? A. Berty s’est trompé étrangement en croyant que cette sculpture était du commencement du XVIIIᵉ siècle[72].
Il faut nous borner à citer quelques autres enseignes sculptées qui subsistent encore, ou du moins qui étaient à leur place il y a quelques années: Au Centaure, rue Saint-Denis, au coin de la rue des Lombards, à côté du Mortier d’argent, presque en face du Chat noir, très bonne sculpture du XVIIᵉ siècle, qu’on a eu la barbarie de mettre en couleur;—Aux Bons Enfants, chez un marchand de vin de la rue Saint-Martin: ce sont des enfants qui donnent des fruits et du pain à un pauvre vieillard; sculpture lourde et sans art: l’artiste a mis un chien basset aux pieds du vieillard, quoiqu’il ait eu la prétention de faire un bas-relief dans le