Accourez tous à l’abordage!
Je fais tous les raccommodages;
J’apporte grand soin aux coutures,
Aux accrocs, comme aux déchirures.

Nous regrettons de n’avoir pas parlé des écriteaux poétiques, qui sont de véritables enseignes sans figures: ainsi toute la jeunesse du quartier latin a connu ce facétieux brocanteur de la rue de l’École-de-médecine, qui, chaque matin, apposait sur les objets hétéroclites de son commerce les plus étranges annonces en prose et en vers; la prose était de sa façon, les vers sortaient de la fabrique d’un poète crotté, qui ne manquait pas d’originalité et qui trouvait les plus incroyables drôleries relatives à l’origine des marchandises d’occasion.

Les contemporains de la révolution de 1830 se rappellent aussi les affiches en vers que le marquis de Chabannes, pair de France, chansonnier, journaliste et rimeur politique, improvisait tous les jours pour annoncer ses brochures, ses chansons, ses prospectus, qu’il distribuait et vendait lui-même, au Palais-Royal, dans sa boutique de la galerie d’Orléans, que la police eut tant de peine à faire fermer, après avoir cent fois saisi, enlevé et déchiré les affiches, au milieu des éclats de rire des spectateurs.

Enfin, en faisant appel à nos souvenirs personnels, nous revoyons encore, vers 1840, rue Neuve Saint-Augustin, non loin de la place de la Bourse, une boutique mystérieuse qui étalait au-dessus de son vitrage dépoli un grand tableau représentant un monsieur mis à la dernière mode, prenant vivement congé d’une dame non moins élégante. Au bas, se lisait ce distique révélateur:

Ah! ah! Madame, il faut que je vous dise adieu.
Certain besoin pressant m’appelle en certain lieu!

XXV
ENSEIGNES RELATIVES A DES PIÈCES DE THÉATRE

CETTE espèce d’enseignes est tout à fait moderne, car elle ne date que de l’époque où les grandes enseignes, peintes comme des tableaux et quelquefois rivalisant avec eux, furent adoptées par la mode avec une sorte de passion essentiellement parisienne. On peut fixer une date précise pour le commencement des enseignes qui reproduisirent quelque scène de la pièce en vogue. Ce fut seulement sous l’Empire que parurent les premiers essais de ce genre nouveau d’enseignes, qui ont attiré presque exclusivement l’attention des curieux de ce qu’on appela dès lors le Musée des rues. Il n’y a que les pièces de théâtre, à grand succès, qui aient mérité la consécration de l’enseigne. C’étaient donc, chaque année, quatre ou cinq enseignes nouvelles, qui rappelaient au public les grands succès récents. Le type de l’enseigne devenait ainsi populaire, et la vogue de la pièce profitait à l’industriel qui l’avait adopté. Les enseignes théâtrales firent fureur pendant plus de cinquante ans; elles s’étaient, pour ainsi dire, emparées de la ville entière, et le succès d’une pièce de théâtre n’était jamais mieux constaté que par l’apparition d’une enseigne qui en portait le nom.

On peut affirmer que l’idée de faire des enseignes de ce genre n’était jamais venue à l’esprit des marchands avant le Directoire; du moins n’en connaissons-nous qu’une seule, l’enseigne du Huron, consacrant, en 1769, le succès d’un opéra-comique de Grétry, et dont nous parlerons plus loin, au chapitre XXIX. Les succès les plus extraordinaires, comme celui de Jeannot, ou les Battus paient l’amende, le proverbe-comédie-parade de Dorvigny, représenté trois cents fois de suite chez Nicolet, ou comme celui du Mariage de Figaro, qui fit autant de bruit qu’une révolution, ces succès ne donnèrent pas lieu à la création d’une seule enseigne. Le moment n’était pas venu, quoique depuis 1761 les enseignes, appliquées contre le mur des maisons, au lieu d’être suspendues à des potences en fer dans des cadres mobiles, se prêtassent mieux à l’exposition de tableaux. On comprend que le goût du spectacle, si décidé et si général chez les habitants de Paris, se soit traduit par cette innovation dans le système des enseignes, en un temps où le nombre des théâtres avait triplé. Il faut dire aussi qu’avant ce temps-là les marchands menaient une vie très retirée et très parcimonieuse, sans songer à imiter les habitudes des autres classes de la société, qui ne se faisaient pas faute d’aller à la comédie. Les enseignes des boutiques ne subirent l’influence du théâtre que quand les boutiquiers commencèrent à se montrer et à s’acclimater dans les salles de spectacle.

Nous trouvons cependant que les ballets de cour eurent, dans la première moitié du XVIIᵉ siècle, certaines analogies avec plusieurs enseignes de Paris. Ainsi l’enseigne primitive du Cherche-Midi, qui a précédé celle dont nous avons parlé plus haut, page 84, était sans doute bien antérieure au ballet des Chercheurs de midi à quatorze heures, ballet qui fut dansé, au Louvre, en présence du roi, le 29 janvier 1620. Ce ballet[260], que nous ne connaissons que par un petit programme en vers très libres, a peu de rapport avec l’enseigne qui représentait des gens de diverses conditions, cherchant l’heure de midi sur un cadran dont les aiguilles marquaient quatorze heures, comme dans les horloges d’Italie. Les chercheurs de midi à quatorze heures, qu’on appelait des cherche-midi, étaient de pauvres hères faméliques en quête du dîner, qu’ils ne trouvaient pas à quatorze heures, car on dînait partout à midi. Un roman picaresque d’Oudin, sieur de Préfontaine[261], nous apprend le véritable rôle d’un cherche-midi, que le ballet mit en scène sous les traits du joueur de gobelets, du batteur de fusil, du ramoneur, du vendeur de lunettes: «La grande nécessité où j’estois m’ayant pourveu d’un office de cherche-midy, j’allois parfois en des couvents, mais j’y trouvois petite chance, au moins pour moy, car, pour les moynes, ils faisoient une telle chère, que, si la fumée de leurs bons morceaux qui me passoient devant le nez avoit esté rassasiante, cela m’auroit bien nourry.» Un autre ballet de cour, qui a pour titre la Fontaine de Jouvence[262], imprimé en 1643 et par conséquent dansé cette année-là au château de Saint-Germain, pourrait bien avoir été inspiré par la jolie enseigne du XVIᵉ siècle dont nous avons parlé et qui attirait tous les regards dans la rue du Four-Saint-Germain. Enfin, dans un ballet du roi, à la naissance du Dauphin, en 1643, les Enseignes de Paris faisaient leur entrée sous la figure d’une femme qui se plaignait des dégâts que les grands vents lui avaient causés dans les derniers orages. Voici deux strophes que Dassoucy avait mises dans la bouche de cette fée des enseignes[263]:

Je suis cette aimable Syrène,
Qui, des orages précédents,
Vient faire une plainte à la Reyne,
Contre l’insolence des vents,
Afin que leur Dieu se retire,
Et qu’il trouble les flots plutôt que mon empire:
Ce monstre, plein d’insolence,
A causé, par nostre débris,
Que l’on trouve plus d’assurance
A Saint-Germain qu’à Paris.
Aussi, pour éviter sa rage,
Nous nous rendons ici à l’abry de l’orage.