A partir de là, comme si toutes les enseignes de Paris avaient été décrochées et brisées par l’ouragan, elles ne reparaissent plus au théâtre que dans deux chétifs vaudevilles: l’un, de Martainville: Pataquès, ou le Barbouilleur d’enseignes, joué en 1803; l’autre, de Brazier, Moreau et La Fortelle, Tout pour l’enseigne, représenté le 18 avril 1815. Ces deux petites pièces ne réussirent pas. C’est que les marchands et leurs commis ne souffraient pas qu’on se gaussât de leurs enseignes. Scribe et Saint-Georges l’apprirent à leurs dépens, quand leur opéra-comique, en trois actes, le Fidèle Berger, dont Adolphe Adam avait fait la musique, fut outrageusement sifflé, à la première représentation, le 11 janvier 1838. Les auteurs n’avaient pas trop ménagé la confiserie parisienne, mise en scène sous la bannière de la vieille enseigne du Fidèle Berger: on se battit au parterre, et les perturbateurs qui furent arrêtés étaient tous des confiseurs: «Ces gaillards-là, dit Scribe, seraient capables de m’empoisonner avec leurs dragées de baptême.» Il ne fit pas imprimer sa pièce, qui n’a paru que dans la dernière édition de ses Œuvres complètes; le musicien essaya de la faire jouer à Bruxelles, où elle fut traitée en douceur[264]. Les confiseurs du Fidèle Berger n’étaient plus là. Marchands à enseignes et auteurs dramatiques furent depuis en parfaite intelligence, lorsque les enseignes des premiers contribuèrent grandement à la renommée des seconds.

Il est impossible d’entrer ici dans quelques détails sur les pièces de théâtre auxquelles on accorda les honneurs de l’enseigne depuis cinquante ou soixante ans; nous nous bornerons donc à citer, d’après le Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris, celles de ces enseignes inaugurées sous les titres mêmes des pièces de différents genres, aux succès desquelles les marchands avaient attaché celui de leur commerce. Il suffit de rappeler que ces pièces étaient encore très connues en 1826, bien que quelques-unes remontassent aux premières années de l’Empire; plusieurs, d’une date plus ancienne, comme le Diable à quatre de Sedaine, les Trois Sultanes de Favart, et la Partie de chasse de Henri IV, par Collé, avaient été reprises avec éclat et étaient restées au répertoire.

Les tableaux dont on faisait des enseignes furent souvent composés et exécutés par de véritables peintres. Nous parlerons, dans le chapitre XXIX, Musée des enseignes, de ceux qui sortaient de l’atelier des meilleurs artistes.

L’Académie royale de musique reconnaissait des opéras et des ballets de son répertoire dans les enseignes suivantes: Aux Bayadères, boulevard des Italiens, nº 9, Nouveautés. Les Bayadères, opéra en trois actes, paroles de Jouy, musique de Catel, représenté le 8 août 1810.—A la Vestale, rue Montmartre, au coin de la rue de Cléry, Nouveautés. La Vestale, tragédie lyrique de Jouy, musique de Spontini, fut représentée le 11 décembre 1807.—A la Lampe merveilleuse, Demarais, lampiste, illuminateur du Gouvernement. Aladin, ou la Lampe merveilleuse, opéra-féerie en cinq actes, par Étienne, musique de Nicolo et de Benincori, fut représenté le 6 février 1822.—Au Triomphe de Trajan, M. Payen, tailleur, rue de Richelieu, nº 77. Le Triomphe de Trajan, tragédie lyrique en trois actes, par Esmenard, musique de Lesueur et de Pertuis, fut représenté le 23 octobre 1807.

Passons au Théâtre-Français, qui avait vu, en plein Directoire, apparaître l’enseigne des Trois Sultanes, un des plus beaux tableaux d’enseigne de Paris, pour annoncer le magasin de mesdames Delatour, lingères, rue Vivienne, au coin de la rue Colbert.—A Marie Stuart, Nouveautés, rue Saint-Denis, nº 392. Marie Stuart, tragédie de Pierre Lebrun, représentée en 1820.—Aux Templiers, rue Feydeau, nº 16, Michalon, coiffeur. Les Templiers, tragédie de Raynouard, représentée en 1805.—A la Fille d’honneur, rue de la Monnaie, au coin de la rue Boucher. La Fille d’honneur, comédie en cinq actes et en vers, par Alexandre Duval, représentée en 1819.—A Valérie, rue Saint-Denis, nº 309, magasin de nouveautés. Valérie, comédie, en trois actes et en prose, par Scribe et Melesville, représentée en 1822.—Aux Deux Cousines, magasin de nouveautés, rue Coquillière. L’Éducation, ou les Deux Cousines, comédie en cinq actes et en vers, par Casimir Bonjour, fut représentée en 1824.

Le théâtre de la porte Saint-Martin avait fourni, à lui seul, deux fois plus d’enseignes que l’Opéra et le Théâtre-Français: Au Vampire, magasin de nouveautés, rue Saint-Antoine.—Au Bourgmestre de Saardam, Grisard, drapier, rue Saint-Honoré, nº 53.—Aux Petites Danaïdes, Potier, confiseur, boulevard Saint-Martin, nº 57. (Il ne faudrait pas confondre l’acteur avec le confiseur, malgré la similitude du nom: le fameux comédien Potier avait créé le rôle du Père Sournois, dans les Petites Danaïdes, de Gentil et de Désaugiers.)—Au Solitaire, Malard, marchand de nouveautés, rue du Faubourg-Saint-Denis, nº 68.—A Joko, ou le Singe du Brésil.A Polichinel (sic) vampire.—A la Fille mal gardée.Aux Ramoneurs.Au Déserteur, etc.

Les enseignes drôlatiques se rapportaient surtout à des pièces du théâtre des Variétés, dans lesquelles avaient figuré les premiers acteurs de ce théâtre, Brunet, Potier, Odry, Vernet, Bouffé, etc., comme le Désespoir de Jocrisse, le Ci-devant Jeune Homme, etc. Le théâtre du Vaudeville inspirait des sujets d’enseignes gaies et plaisantes, sans être bouffonnes, comme les Deux Gaspard du faubourg Saint-Denis, dont nous avons donné la figure page 197, les Deux Edmond, le Petit Matelot, Monsieur Dumolet, Monsieur Pigeon (le héros d’Une Nuit de la Garde nationale), dans la rue de Seine, etc. Il y avait aussi les enseignes patriotiques, ou chauvinesques, que le Vaudeville, les Variétés, le Cirque Olympique, et même le Gymnase, auraient dû fournir en plus grande quantité, mais que la crainte de la Censure interdisait souvent aux commerçants les plus paisibles; nous en pourrions néanmoins citer une vingtaine, entre autres, les Deux Sergents, dans la rue Saint-Honoré, en face la rue du Coq, aujourd’hui Marengo; Fanfan la Tulipe, Michel et Christine, le Soldat laboureur, le Chien du Régiment, François les Bas-bleus, à l’angle du faubourg Montmartre et de la rue Fléchier, etc.

Presque tous les grands succès du Gymnase dramatique, dus la plupart à l’infatigable fécondité du talent de Scribe, furent signalés par l’apparition de nouvelles enseignes, qui augmentaient et prolongeaient la vogue de Malvina, ou le Mariage d’inclination, du Mariage enfantin, de la Carotte d’Or, du Gamin de Paris, du Comédien d’Étampes, etc.[265].