«Le cardinal, dit-il, maria enfin sa nièce au duc de Colonna. Notre prince pleura, cria, se jeta à ses pieds, et l'appela son papa; mais enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante désolée étant prête à partir, et montant pour cet effet en carosse, dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis malheureuse et je pars.» Effectivement, le roi faillit mourir de chagrin de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin s'en consola, selon les apparences[437]

[437] Une preuve, au moins singulière, de la réalité de la douleur du roi se trouve dans le Journal de sa santé, dont le manuscrit existe à la Bibliothèque nationale (Suppl. franç., nº 127, 1). Vallot, qui le soignait alors, crut bon de le saigner deux fois des pieds, six fois des bras, et de le purger quatre fois!

Cela cité, Bayle en appelle aussitôt à l'histoire pour attaquer et couler bas ce roman. «Je suis sûr, dit-il en commençant sa longue réfutation, que nous ne suivrons pas jusqu'au bout, je suis sûr que vous me pourriez nommer plus de cent personnes qui vous ont allégué ce discours de la demoiselle Mancini, non seulement comme une pensée délicate et ingénieuse, mais aussi comme un fait certain[438], et cependant ce n'est qu'une fable romanesque et très impertinemment inventée. Car lorsque Marie Mancini partit de France pour aller épouser en Italie le connétable Colonna, elle n'avoit plus de part à l'amour du roi, et il n'étoit plus possible qu'elle conservât aucune espérance. Il y avoit plus de neuf mois que l'infante Marie-Thérèse étoit l'épouse de ce prince...»

[438] Saint-Simon, dans le passage cité tout à l'heure, est un de ceux qui y ont cru le mieux. Il pense que le départ définitif de Marie suivit de près la fameuse phrase: «Elle partit toutefois, dit-il, et courut bien le monde depuis. C'étoit la meilleure et la plus folle de ces Mancines. Pour la plus galante on auroit peine à le décider, excepté la duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse et dans l'innocence des mœurs.»

Bayle cite alors, à l'appui de son dire, les Mémoires de Marie Mancini elle-même[439], dédaignant, tant avec cette preuve il se croit sûr de son fait, de recourir aux Mémoires de l'abbé de Choisy[440], qui eussent pu prêter de nouvelles forces à sa critique.

[439] Brémond, Apologie ou les Véritables mémoires de Marie Mancini, connétable de Colonna, écrits par elle-même. Leyde, 1678, in-12, p. 29 et suiv.

[440] Coll. Petitot, 2e série, t. LXIII, p. 237.

Il omet toutefois un point très important: il ne dit mot d'une première séparation qui eut lieu avant celle dont parle le roman, c'est-à-dire en 1659, entre le jeune roi et Marie Mancini, lorsque l'un partit pour chercher son épouse aux Pyrénées, tandis que l'autre, par ordre de son oncle, allait, la mort dans le cœur, s'exiler à Brouage. Alors se passa une scène où purent s'échanger les paroles d'adieu les plus tendres et les plus déchirantes.

Les Mémoires de Marie, il est vrai, n'en disent rien, non plus que ceux de sa sœur Hortense, publiés par Saint-Réal[441]. Mlle de Montpensier, qui mentionne légèrement cette touchante entrevue, mais qui semble avoir peur de parler, n'en dit pas davantage[442]. En revanche, Mme de Motteville s'en explique à peu près nettement[443]. C'est dans son récit que nous voyons apparaître le vrai mot dit par Marie Mancini, ce mot simple, sans emphase comme tout ce qui vient du cœur ému, ce mot que les historiens, ceux mêmes qui rétablissent le mieux la date de la scène[444], ont tous oublié pour répéter la phrase qui en est la prétentieuse altération, et dont le roman critiqué par Bayle avait fait la fortune.