«Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva partout, dit-elle, et le comte de Châtillon conta à la reine que, pour toute harangue, il avoit dit à ses soldats: «Mes amis, ayez bon courage; il faut nécessairement combattre aujourd'hui: il sera inutile de reculer; car je vous promets que, vaillants et poltrons, tous combattront, les uns de bonne volonté, les autres par force.»
Voilà qui est parlé, cela, et non pas déclamé: c'est net et franc, et tout à fait selon le précepte de notre ancienne discipline militaire. Il semble qu'on voit brandir dans ces dernières paroles la canne jetée à Fribourg et retrouvée derrière les retranchements.
De Condé à Turenne il n'y a que la main, et de Turenne à Villars la distance n'est pas longue. J'ai, à leur sujet, à m'expliquer sur deux mots, l'un qui est vrai, l'autre qui ne l'est pas.
J'avais douté longtemps que M. de Saint-Hilaire, dont un bras fut emporté par le boulet qui tua Turenne, eût pu trouver assez de force pour dire à son fils, qui était tout en larmes à la vue de l'horrible blessure de son père: «Ah! mon fils, ce n'est pas moi qu'il faut pleurer, c'est la mort de ce grand homme.» Le témoignage du fils lui-même, dans ses Mémoires, m'a prouvé que je doutais à tort[489].
[489] Mémoires de Saint-Hilaire, 1766, in-12, t. I, p. 205.—Le P. Griffet est d'avis que pour tout ce qui se rapporte aux circonstances de la mort de Turenne, assez inexactement racontée par les historiens, le récit de Saint-Hilaire est celui qu'on doit préférer. (Traité des différentes sortes de preuves, p. 126.)—Saint-Hilaire a fait lui-même indirectement la critique de ces relations où les circonstances de la mort de Turenne sont faussement présentées. «Tous ceux, dit-il, qui en ont écrit, n'ont pu le savoir comme moi.» (Mémoires, t. I, p. 204.)
En revanche, le mot de Villars, qui, près de mourir dans son lit, aurait envié Berwick, tué sur le champ de bataille, ne m'avait jamais semblé devoir être mis en doute[490]. C'était encore une erreur; M. Sainte-Beuve me l'a prouvé dans son article sur Villars, dans les Causeries du lundi[491]. Il mourut, dit-il, le 17 juin. Le prêtre qui l'exhortait au moment de la mort lui disait que Dieu, en lui laissant le temps de se reconnaître, lui faisait plus de grâce qu'au maréchal de Berwick, qui venait d'être tué devant Philisbourg d'un coup de canon. «Il a été tué! s'écrie Villars, j'avais toujours bien dit que cet homme-là était plus heureux que moi.» Berwick étant mort seulement le 12, et si loin de là, Villars n'aurait eu que juste le temps d'apprendre la nouvelle et de dire le mot.
[490] Il se trouve dans la Vie du maréchal de Villars, t. IV, p. 350.
[491] T. XIII, p. 107-108.
«Mais, ajoute M. Sainte-Beuve, indulgent pour la vraisemblance, le mot est si bien dans sa nature, que, s'il ne l'a pas dit, il a dû le dire[492].»
[492] On lui en prête un autre des plus cyniques, à propos des ministres à qui, «tant qu'ils sont en place, il faut tenir le bassin, qu'on leur verse sur la tête dès qu'ils sont tombés». (Corr. secrète, t. XI, p. 181). Son esprit ne gagnait guère à ce mot, sa mémoire aura du profit à le perdre. Il n'est pas plus de lui que du maréchal de Villeroy, à qui il fut aussi prêté (La Place, Pièces intér., t. III). On l'avait fait sous Louis XIII, quand Baradas était tombé; plus tard, Boursault l'avait mis en vers (Lettres nouvelles, 1703, in-12, t. I, p. 244-245).