Un autre doute élevé sur ce même fait, et bien plus grave, car il s'agit de la mort même de M. de Berwick, n'a pas été davantage éclairci. D'où partit le boulet qui lui emporta la tête? C'est ce qu'on se demanda sur le moment même, et ce qu'on se demande encore. «C'est, écrivit Marais à Bouhier le 25 juin, par conséquent treize jours après[493], c'est quelque chose de beau que le pyrrhonisme historique, Monsieur; nous ne savons pas si M. le maréchal de Berwick est mort de notre canon ou de celui des ennemis[494].»
[493] Corresp. inédite de Marais avec le président Bouhier, t. II, p. 255.
[494] J'ajouterai ici, pour en finir avec les grands généraux de Louis XIV, que le mot sur le maréchal de Luxembourg, se rendant au Te Deum, à Notre-Dame, après la victoire de Marsaille: «Laissez passer le tapissier de Notre-Dame», est du prince de Conti. V. Lettres de J.-B. Rousseau, 1re édit., t. III, p. 112.
XVLIII
Un jour qu'on avait un peu manqué d'exactitude avec lui, Louis XIV a-t-il dit: «J'ai failli attendre»?
C'est peu probable. En pareil cas, on le vit très souvent d'une patience toute bourgeoise. «Ce matin, dit Dangeau, sous la date du 17 juillet 1690, Sa Majesté a donné audience à l'ambassadeur de Portugal, qui l'a fait attendre plus d'une heure sans que le Roy témoignât la moindre impatience.»
Cette preuve suffirait. En voici une autre que me fournissent les Fragments historiques de Racine, et qui vaut mieux que la première, car cette fois la patience du roi vient de sa bonté: «Un portier du parc qui avoit été averti que le Roy devoit sortir par cette porte ne s'y trouva pas, et se fit longtemps chercher. Comme il venoit tout en courant, c'étoit à qui lui diroit des injures. Le Roy dit: «Pourquoi le grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas assez affligé de m'avoir fait attendre?»
L'impatience et la vivacité ne vont guère avec l'idée qu'on se fait de Louis XIV. A peine lui connaît-on deux accès de colère: le premier, lorsqu'il jeta sa canne par la fenêtre pour ne pas frapper Lauzun; l'autre, quand il étrilla si bien de sa main royale un valet qui volait un biscuit. Il y aurait bien eu aussi de la colère dans son mot à l'ambassadeur d'Angleterre, qui se plaignait, en 1714, des travaux qu'on faisait au port de Mardick, en dépit des traités. «Monsieur l'ambassadeur, aurait dit le roi, j'ai toujours été maître chez moi, quelquefois chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.» Mais ce fait, popularisé par Hénault, est inventé. «Le président, écrit Voltaire à M. de Courtivron[495], m'avoua lui-même que cette anecdote était très fausse; mais que l'ayant imprimée, il n'aurait pas la force de se rétracter. J'aurais eu ce courage à sa place,» ajoute Voltaire, qui se vante.
[495] Lettre du 12 octobre 1775.—V. aussi le Siècle de Louis XIV, ch. XXIII, la Lettre à Senac de Meilhan, du 4 juillet 1760, et l'Hist. de la Régence par Lemontey, t. I, p. 88, note.