Le volcan fit irruption deux mois après, et il en sortit le règne du Juste milieu.
Juste milieu! encore un mot qui a son histoire, connue dans le temps, inconnue aujourd'hui. Il est de Louis-Philippe, à qui, plus qu'à tout autre, il appartenait de créer cette étiquette de son règne. «Nous chercherons, dit-il, dès les premiers jours, aux députés de Gaillac, à nous tenir dans un juste milieu également éloigné des abus du pouvoir royal et des excès du pouvoir populaire.»
Les mots dits par un roi courant risque d'être oubliés ou prêtés à d'autres, il est naturel que les oublis et les changements d'attribution soient faciles quand il s'agit de paroles tombées de la tribune des Chambres. Il y eut là toujours confusion de mots, comme à Babel confusion de langues.
A qui de ce temps-là rendre l'axiome si bien en faveur: «Laissez passer, laissez faire»? A personne. Le mot était fait depuis un siècle[690]; restait à l'appliquer; on n'y manqua pas. Celui-ci qui précéda, qui appela les mesures de rigueur: «La légalité nous tue,» est de M. Viennet, à la séance du 29 mars 1833[691]. Peu de personnes s'en souviennent; on a bien oublié déjà que le mot: «L'Empire est fait,» si prophétique, le 17 novembre 1851, est de M. Thiers. La prophétie accomplie, on n'en a plus mémoire.
[690] Le mot est de Quesnay. Il lui fut pris par Smith, pour son Traité de la richesse des nations.
[691] Œuvres de Carrel, t. III, p. 383.
Si pourtant il me fallait choisir, j'aimerais mieux l'oubli que l'erreur; l'oubli peut être une absolution, l'erreur est toujours une injustice. En est-il une plus grande que celle qui, pour une légère ressemblance de nom, rejette sur un La Rochefoucauld l'odieux de la mesure qui fit décapiter la Colonne de son empereur de bronze? L'ordre fut donné, non par M. de La Rochefoucauld, mais par M. de Rochechouart, «aide de camp de S. M. l'empereur de Russie, commandant la place de Paris[692]».
[692] L. Paris, Cabinet histor., mars 1857, p. 79-80.—Un autre La Rochefoucauld, le comte Gaëtan de La Rochefoucauld-Liancourt, fut victime d'une mystification cruelle, à propos de son recueil de fables publié en 1800, où il avait repris le sujet du Chêne et le Roseau. On prétendit qu'il avait mis en note: «J'apprends à l'instant que ce sujet a été traité par un certain La Fontaine.» Il s'en est plus d'une fois défendu, avec raison, notamment dans une lettre à M. Mennechet. V. les Mélanges tirés des autogr. de M. Fossé-Darcosse, p. 409.
Dans un tout autre ordre de faits, trouvez-vous une injustice comparable à l'erreur qui s'est perpétuée au sujet du Pont d'Arcole?
Le 28 juillet 1830, a-t-on dit, écrit, imprimé partout, un jeune homme se précipita sur le pont de la Grève, un drapeau à la main, en s'écriant: «Souvenez-vous que je m'appelle Arcole;» à ces mots, il tomba frappé à mort. Cherchez sur la colonne de Juillet le nom d'Arcole, il n'y est pas. C'est qu'en effet celui qui planta le drapeau sur le pont ne se nommait pas ainsi: il s'appelait Jean Fournier. Une gravure du temps le constate[693], et son nom est sur la colonne, où l'on avait eu si bien raison d'oublier l'autre. Cela n'empêcha pas que le pont ait gardé son premier baptême. Il est vrai que si l'on songe au courage d'Augereau sur un autre pont d'Arcole, on trouve que ce nom n'est pas plus mal choisi que celui des ponts d'Iéna, d'Austerlitz, de l'Alma et de Solferino.