[229] Les images qu'il portait à son chapeau, et auxquelles il adressait de temps en temps ses prières, lui ont été imputées à superstition. On n'y a vu qu'une puérilité de dévotion toute spéciale, tandis qu'elle était universelle alors chez les gens du peuple de Paris, dont Louis XI avait pris le costume et suivait les usages. Combien n'a-t-on pas retrouvé dans la Seine, depuis quelques années, de ces enseignes de dévotion, que les gens de métiers arboraient à leur couvre-chef, et dont la ressemblance avec celle que portait Louis XI paraîtrait frappante, si «cette petite image de plomb représentant la Vierge» ne s'était enfin perdue, après avoir été conservée à Fontainebleau, comme relique de ce roi, jusqu'au temps de Louis XIV! (Le P. Dan, Trésor des Merveilles de la maison royale de Fontainebleau, etc., 1642, in-fol., p. 84.)

J'ai nié les cruautés de Louis XI; maintenant, que dirai-je de ses bonnes actions? On lui en suppose beaucoup moins, je l'avoue; je n'en trouve même qu'une seule qui lui soit prêtée, et encore celle-là faut-il que je la discute. Je le ferai de bonne grâce. On verra du moins par là que je n'essayais pas ici une réhabilitation quand même. Cette bonne œuvre de Louis XI est racontée par Du Verdier et reproduite par l'abbé Tuet dans ses Matinées sénonoises. Louis XI était arrivé un peu avant l'heure des vêpres à Notre-Dame de Cléry; la première personne qu'il y trouva était un solliciteur qui le guettait au passage pour lui demander un bénéfice de collation royale. Le roi écouta la supplique et ne dit mot. Un pauvre prêtre dormait dans un coin du chœur; il l'avisa, s'en vint à lui, le fit éveiller et commanda qu'on lui expédiât sans délai les lettres de ce bénéfice, «disant, écrit Du Verdier, qu'il vouloit en cet endroit faire trouver véritable le proverbe qui dit qu'à aucuns les biens viennent en dormant». Or, pareille anecdote est mise sur le compte de Henri III; Tallemant nomme même le bienheureux à qui le sommeil fut si profitable[230]. Pour qui faut-il opter en ce cas? pour Louis XI, ou pour Henri III? Je pencherais volontiers pour le dernier, par la raison qu'il était contemporain de Du Verdier, et que celui-ci, ayant à conter l'aventure, crut sans doute lui donner plus de crédit en l'attribuant à un roi plus ancien, et plus de popularité surtout, en lui donnant pour héros, au lieu de l'impopulaire Henri III, le populaire Louis XI.

[230] Historiettes, édit. in-12, t. I, p. 114.


XIX

«Sous ce règne peu héroïque de Louis XI,—ai-je dit dans la deuxième édition de ce livre,—nous ne trouvons guère qu'un héroïsme à constater, encore a-t-il été bien des fois mis en doute: c'est celui de cette vaillante bourgeoise de Beauvais, cette autre Jehanne, qui méritait si bien d'avoir la même patronne que la Pucelle, et qui, tenant en main la hachette d'où lui vient son surnom, aida si courageusement à repousser l'assaut de l'armée bourguignonne.

«On fait souvent pour Jeanne Hachette comme pour Clémence Isaure. Elle n'a pas existé, dit-on; son histoire est une légende; on personnifie en elle la vaillance des femmes de Beauvais, comme au XIVe siècle, à Toulouse, on avait personnifié en dame Clémence le plus doux attribut de la Vierge, protectrice de la poétique cité: la Clémence[231]. Soit. J'accepte pour dame Isaure, mais je nie pour Jeanne Hachette. Je sais que Commines n'a pas dit un mot d'elle; mais, à défaut de l'historien, le roi lui-même a parlé.

[231] Cette thèse a été soutenue d'une façon ingénieuse et savante par M. Noulet, dans son ouvrage de Dame Clémence Isaure, Toulouse, 1853, in-8º. V. aussi Le Roux de Lincy, Compagnies littéraires avant l'Académie (Revue de Paris, 24 janvier 1841, p. 257 et suiv.). Si l'on veut avoir en main toutes les pièces du procès, pour ou contre, on devra lire encore une lettre de M. de Ponsan à dom Vaissette, dans laquelle il se déclare pour l'existence de dame Isaure. M. L. Paris a publié cette lettre (Cabinet historique, nov. 1857, p. 285).