Pour beaucoup d'autres, dans l'entreprise de rectification dont j'esquisse le sommaire, ma discrétion n'eût pas été si grande.

J'aurais tâché de prouver le fort et le faible de la légende des Horaces et des Curiaces[13], ainsi que la fausseté de l'invention intéressée à laquelle l'imaginaire Mucius Scævola dut une immortalité dont les réfutations de Beaufort auraient dû avoir raison depuis cent trente ans déjà[14].

[13] Magasin pittoresque, juin 1844, p. 190.—Du temps même de Tite-Live, on était déjà si peu sûr de la vérité du fait, que l'historien écrit: «On ne sait auquel des deux peuples appartenaient, soit les Horaces, soit les Curiaces.» (Décades, liv. I, ch. XXIV.) M. H. Taine constate cette incertitude de Tite-Live, et peu s'en faut qu'il ne l'en félicite: «Il est encore mieux en garde, dit-il, contre la vanité d'auteur, que contre les préférences du citoyen. Il avoue librement ses incertitudes et ses ignorances, ne voulant point paraître plus instruit qu'il n'est, ni affirmer au delà de ce qu'il sait.» (Essai sur Tite-Live, 1856, in-18, p. 46.)

[14] Beaufort, Dissertation sur l'Incertitude des cinq premiers siècles de Rome, 1738, in-8º, p. 330.—«A chaque page, écrit d'après lui M. H. Taine (Essai sur Tite-Live, p. 93-94), on reconnaît d'anciennes légendes, inventées ou embellies par amour-propre: celle de Mucius Scævola, par exemple. Les Mucii plébéiens trouvèrent commode de se donner une origine patricienne, et d'expliquer leur surnom de Scævola.»—Bien avant Beaufort, Catherinot avait eu raison de ce mensonge. (V. ses Opuscules, in-4, t. II.)

Dans l'histoire des fils de Brutus envoyés à la mort par leur père, j'aurais montré sans peine le crime et la férocité où l'on a cherché la vertu et la force d'âme[15]; dans celle de Virginie et d'Appius Claudius, qui est une question de droit[16] autant qu'une question d'histoire, je me serais mis en peine de savoir qui a dit vrai de Denis d'Halicarnasse ou de Tite-Live; et, pour une fois, c'est celui-ci peut-être qui se serait le plus rapproché de la vérité[17], en s'éloignant le moins de la vraie question juridique, si utile à bien connaître dans cette affaire, comme dans celle des Gracques[18].

[15] Bibliotek für Denker... 1786.—Esprit des journaux, juin 1786, p. 414.

[16] M. de Caqueray, professeur de Droit romain à la faculté de Rennes, a donné l'explication juridique du récit de Tite-Live dans le Journ. génér. de l'Instruction publique du 30 avril 1862, p. 301-303.

[17] On peut consulter à ce sujet une excellente brochure de 96 pages in-8º, publiée à Vienne en 1860, sous ce titre: Der Prozess der Virginia. L'auteur, M. V. Puntschard, prouve que le récit de Tite-Live est le seul authentique, le seul croyable.

[18] On ne comprend l'action des deux Gracchus qu'en sachant bien ce qu'ils demandaient. Qu'était-ce que leur loi agraire? une simple et très juste revendication. L'ager publicus, propriété commune de la plèbe latine, avait été peu à peu usurpé par quelques grandes familles pour créer les latifundia, dont la culture, livrée aux esclaves, excluait les travailleurs libres. Au nom de la plèbe spoliée, les Gracques réclamèrent l'ager publicus usurpé. Voilà leur crime, on devrait dire leur vertu. Ils furent vaincus, et l'ager publicus périt avec eux, au profit des grands propriétaires qui furent la plaie de l'Italie. Pline avait bien raison de dire: Latifundia perdidere Italiam. V. sur tout cela un très bon article de M. Rapetti, Moniteur, 9 juillet 1862.