J'aurais aussi étudié à fond dans son mensonge probable la fable héroïque de Régulus[19]. Je me serais ingénié, avec Montesquieu, de découvrir ce qu'il y a de vrai ou plutôt de complètement faux dans l'opinion qui accuse Annibal d'avoir commis une lourde faute en n'attaquant pas Rome après la bataille de Cannes, et en s'allant perdre dans les délices de Capoue[20]. J'aurais voulu voir, en compagnie de Dutens, s'il fut possible au héros carthaginois de fondre des rochers avec du vinaigre[21], et si le même dissolvant fut assez énergique pour réduire en liqueur l'une des perles qui pendaient aux oreilles de Cléopâtre[22]. Je me serais fait un devoir d'élucider, après le savant Mongez[23], ce qu'il y a de fausseté romanesque dans le récit de Claudius Donatus, qui veut qu'Octavie soit tombée pâmée de douleur en écoutant Virgile lui lisant le Tu Marcellus eris. Je vous aurais aussi fait prouver, par un très curieux passage de Bulwer, comment Archimède ne dut pas dire: «Donnez-moi un point d'appui, et avec un levier je remuerai le monde:» il était trop grand mathématicien pour cela[24]. M. Alfred Maury, invoqué à propos, serait venu vous démontrer que César ne dit pas et ne put pas dire au pilote qu'effrayait la tempête: Quid times? Cæsarem vehis (Pourquoi craindre? tu portes César)[25], et Lebeau[26], tout classique qu'il est, m'eût aidé à prouver très facilement que la disgrâce de Bélisaire et son aveuglement, sur lequel nous nous sommes tant apitoyés, sont, en dépit du poète J. Tzetzès, encore du roman dans l'histoire. J'aurais enfin passé au crible les vertus de Scipion l'Africain: sa fameuse continence, examinée ainsi d'un peu près, eût peut-être couru de grands risques[27].

[19] V. une Dissertation de M. Rey dans les Mém. de la Société des antiquaires, t. XII, p. 154-162.—«Tite-Live atteste le fait», lit-on dans Moréri (art. Régulus): or, la décade où Tite-Live en aurait pu parler est perdue! L'erreur vient de Cicéron et de Florus. Polybe, «si voisin des faits, si exact», et qui, ayant ainsi plus d'autorité, aurait dû obtenir plus de créance, proteste, sur ce point, par son silence.—«Si l'on pouvoit, dit Beaufort, conjecturer le vrai à travers tant de contes, on trouveroit peut-être que ce supplice de Régulus fut supposé pour excuser celui que ses fils firent subir aux prisonniers carthaginois.» (Dissertat. sur l'Incertitude des cinq premiers siècles de Rome, p. 436.) Beaufort n'est guère connu chez nous. Les Allemands en ont profité pour nous faire croire que ce qu'ils lui prenaient venait d'eux. C'est de Beaufort et de Lévesque que Niebühr est sorti. V. à ce sujet un article de Ch. Labitte, dans la Revue des Deux-Mondes, 1er oct. 1840, p. 135.

[20] Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, ch. IV.

[21] Dutensiana, p. 35.—V. aussi: Eus. Salverte, Les Sciences occultes, édit. Littré, p. 448, et l'Intermédiaire, année 1864, p. 143, 175.—M. Rey a publié, dans le Recueil industriel de Moléon (1828), une Dissertation sur l'emploi du vinaigre à la guerre.

[22] V. la traduction du livre de J. Oliva, cité plus haut, p. 3.—La manière dont mourut Cléopâtre a été aussi mise en question. M. Georges, de Château-Renard, la prit, en 1846, pour sujet d'une étude présentée à la Société des Belles-Lettres d'Orléans, et analysée dans le 7e volume, p. 64-79, des Mémoires de cette Société, par M. L. de Sainte-Marie, dont voici la conclusion: «Comme M. Georges, nous pensons que la reine et ses femmes eurent recours au poison dans un breuvage.»

[23] Moniteur du 10 août 1819, et Mém. de l'Acad. des Inscript., nouv. série, t. VII. M. Quatremère lut à la même Académie un Mémoire qui condamnait celui de Mongez.

[24] Revue de Paris, août 1833, p.210: ce qu'y dit Bulwer n'est que la reproduction d'un très curieux calcul de Fergusson, Astronomy explained, London, 1803, in-8º, ch. VII, p. 83.—On va répétant qu'Archimède, lorsqu'il eut trouvé la fameuse vis qui porte son nom, courut dans Syracuse en criant: Euréka. C'est lorsqu'il eut découvert la gravité spécifique, à l'occasion de la couronne de Hiéron, qu'il poussa ce cri triomphant. Une autre question a souvent été posée aussi au sujet d'Archimède. A-t-il incendié la flotte romaine avec des miroirs? Un article du Magasin Encyclop. (1802, t. II, p. 534) a traité ce point avec esprit et savoir.

[25] Revue de Philologie, vol. I, nº 3, et Revue de Bibliographie, avril 1845, p. 331.—M. Maury se demande pourquoi César n'en a pas parlé dans ses Commentaires; puis il prouve qu'en effet, vu le peu de vérité de l'aventure, il lui eût été assez difficile d'en faire mention. Napoléon n'y croyait pas non plus et s'en moquait. (Souvenirs diplom. de lord Holland, tr. franç., 1851, in-12, p. 233.)

[26] Hist. du Bas-Empire, l. XLIX, ch. LXVII.—V. aussi le P. Griffet, Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire, 1770, in-8º, p. 194.

[27] V. un fragment des Annales de Valerius, dans les Noctes Atticæ d'Aulu-Gelle, liv. VI, ch. VIII.—Napoléon rangeait encore ce conte parmi «les niaiseries historiques, ridiculement exaltées par les traducteurs et les commentateurs.» (Mémorial de Sainte-Hélène, sous la date du 21 mars 1816.)