Quant à quelques autres contes, comme celui de Porcia qui se tue en avalant des charbons, il m'eût suffi d'en prouver l'invraisemblance[28]. Le possible est l'important. Si l'on prouve par exemple que Julien, blessé à mort, n'eut la force que de pousser quelques cris inarticulés, on n'aura plus besoin de disserter longuement pour savoir laquelle des deux phrases: «Tu as vaincu, Galiléen!» ou celle-ci: «Soleil, tu m'as trompé!» il prononça en mourant. On mettra tout le monde d'accord, en faisant voir qu'il ne put rien dire[29]. Or, pour Julien, comme pour Desaix, quinze siècles plus tard, c'est ce qu'il y a de plus probable.

[28] C'est ce qui a déjà été fait dans le Carpenteriana, 1741, in-8º, p. 159-161. Martial dit que Porcia s'étouffa en avalant les cendres du foyer; cela du moins est possible. La vérité n'est pas toujours aussi heureuse avec ce poète. Elle est plus souvent altérée que rétablie dans les épigrammes qu'il a faites sur des événements ou sur des mots historiques. C'est lui qui a gâté, par exemple, le mot qu'Arria dit à Pœtus. (V. une note du Tacite de l'édit. Nisard, p. 514.)

[29] M. Albert de Broglie est de cet avis, dans son excellent travail sur Julien (Correspondant, 25 fév. 1859, p. 299-300).—Il existait déjà, sur ce sujet, une dissertation de Christ.-Aug. Heumann: Dissertatio in quâ fabula de Juliani voce extremâ: Vicisti, Galilæe, certis argumentis confutatur, ejusque origo in apricum profertur. Gœtting., 1740, in-4º. «In apricum» doit se traduire par lumineusement.

Plus d'un grand homme eût perdu à mon analyse quelque vertu peu authentique, quelque belle parole devenue célèbre sans contrôle; en revanche, il serait arrivé aussi que les maudits de l'histoire, à la scélératesse plus fameuse que suffisamment prouvée, se seraient souvent bien trouvés de mon examen, et en seraient sortis déchargés de quelques crimes. Il y aurait eu ainsi compensation, et d'ailleurs, comme a dit Lessing, «il faut rendre justice même au diable.»

Je ne réponds point, par exemple, que Néron, bien que je n'eusse pas refait, en sa faveur, le plaidoyer de Cardan[30], n'eût pas été quelque peu innocenté; mais ce qui est tout à fait certain, c'est que, par la haute autorité de Heyne[31], le farouche Omar—l'épithète est consacrée—serait sorti absous du grand crime qui l'a rendu fameux: l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Ici, je trouve deux impossibilités pour une: Omar ne vint pas à Alexandrie; et s'il y fût venu, il n'eût plus trouvé de livres à brûler. La bibliothèque avait cessé d'exister depuis deux siècles et demi[32]!

[30] Je veux parler de son curieux traité: Neronis Encomium. Amsterd., Blaeu, 1640, in-12.

[31] Opuscula Academica, t. I, p. 129, et t. VI, p. 438.

[32] Avant Heyne, Renaudot et Gibbon avaient justifié Omar de cet acte de vandalisme, mais on ne prit pas la peine de les écouter, pas plus qu'on n'écouta Heyne, pas plus qu'on ne m'écouta moi-même pour ce que j'avais dit à ce sujet dans la première édition de ce livre. Six mois après qu'il avait paru, en mars 1857, M. le baron Ch. Dupin, rendant compte, à l'Académie des sciences, des Mémoires de MM. Linant-Bey, Paulin Talabot, etc., sur le canal maritime de Suez, écrivit: «Omar, le compagnon de Mahomet, ayant conquis la vallée du Nil, son lieutenant Amrou lui présenta l'idée d'un canal direct de Suez à Peluze... Mais, ajouta M. Ch. Dupin, un conquérant ignare, qui brûlait la bibliothèque d'Alexandrie, cet esprit borné n'était pas fait pour comprendre une si grande idée.» Or, Omar ne conquit pas la vallée du Nil; Amrou ne lui présenta pas le plan d'un canal, puisque ce canal existait déjà, et qu'il n'y eut besoin que de le nettoyer, ce qu'Amrou fit faire en effet; Omar enfin, nous l'avons dit, ne brûla pas la bibliothèque d'Alexandrie. En tout cela, c'est la plus grosse erreur; et, comme l'a fort bien dit M. Tamizey de Larroque, il n'est pas pardonnable à un académicien de l'avoir répétée. (La Correspondance littéraire, 5 fév. 1858, p. 84.) On a trop médit aussi des Barbares, notamment des Vandales; Rome, après leur passage, était encore magnifique et peuplée de monuments. (V. le Mémoire de l'abbé Barthélemy sur les anciens monuments de Rome, et surtout un très curieux article de M. Ampère, Revue des Deux-Mondes, 15 nov. 1857, p. 228-229.)—Les Barbares n'ont détruit dans Rome que l'empire romain; il est vrai que cette ruine entraîna peu à peu toutes les autres.

Dans les temps les plus rapprochés de nous, que de fables dignes des temps anciens j'aurais trouvées encore: ainsi la fameuse phrase, e pur' si muove, que Galilée ne dit pas, et ne put pas dire[33]; l'épisode de sa prison qui, tout bien examiné, se réduit à quelques jours d'une assez bénigne captivité dans le palais d'un ambassadeur ami[34], puis dans les plus beaux appartements du Saint-Office; ainsi encore toute l'histoire des Vêpres siciliennes, notamment l'épisode du médecin Procida, qui, bien loin d'être le chef du massacre, ne put même pas y prendre part[35]; quelques aventures de Christophe Colomb aussi: la fable de l'œuf qu'il aurait brisé pour le faire tenir debout[36]; l'anecdote de ses trois jours d'attente et d'angoisses au milieu de l'équipage menaçant auquel il a promis la terre, petit drame très émouvant dans le récit qu'en a donné Robertson[37], mais qui s'est trouvé n'être qu'un gros mensonge après l'examen qu'en a fait M. de Humboldt[38].

[33] Aucun des personnages contemporains les mieux informés ne lui attribue ces paroles, et ce qu'on sait de ses aveux et de ses renonciations éloigne toute idée qu'il eût osé même dire ces quatre mots. (Biot, Mélang. scient. et litt., t. III, p. 44.)