La fameuse lettre de H. d'Apremont, vicomte d'Orthez, comme refus d'obéissance à l'ordre qu'il avait reçu de faire massacrer les huguenots de Bayonne, est très probablement une pièce de son invention[347].
[347] Ibid., ch. V.—Par les lettres que Charles IX adressa le jour même de la Saint-Barthélemy à Pierre Le Vavasseur, seigneur d'Éguilly, et aux notables de la ville de Chartres, on peut supposer de quelle nature devaient être celles qu'il écrivit aux gouverneurs des provinces, et qu'on n'a pas retrouvées. Elles avaient pour but, non pas d'ordonner le massacre dans la ville, mais seulement d'expliquer les raisons qui avaient rendu nécessaires la mort de l'Amiral et celle de ses complices, «d'autant, lit-on dans la seconde de ces lettres, d'autant que ledit faict pourroit leur avoir été déguisé autrement que il n'est». Ce sont des conspirateurs et non pas les protestants que le roi poursuit, et contre lesquels il a sévi: «Sadite Majesté déclare que ce qui en est ainsy advenu a esté... non pour cause aucune de religion, ne contrevenir à ses idées de pacification qu'il a toujours entendu, comme encores entend observer, garder et entretenir, ains pour obvier et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration faicte par ledit amiral, chef d'icelle et autres ses adhérents...» Ces curieuses lettres, au nombre de trois, ont été publiées pour la première fois par l'Artiste du 30 juillet 1843.—La lettre que Charles IX écrivit le jour même du massacre à son ambassadeur à Rome, et qui a été publiée d'après les manuscrits de Du Puy, par M. Frédéric de Raumer, Briefe aus Paris zur Erlaeuterung der geschichte, etc., prouve aussi, par la manière ambiguë dont elle est rédigée, combien il était impossible de faire à des lettres si peu nettes des réponses aussi formelles, aussi décisives, que l'est celle prêtée par d'Aubigné au vicomte d'Orthez. V. encore, pour les lettres écrites par Charles IX à cette date fatale, le Bulletin du Bibliophile, 1842, p. 198, et le t. VII de la Correspondance de Bertrand de Salignac de La Mothe-Fénelon.
Relisez-la avec attention, et, mis en éveil par ce simple avis, vous reconnaîtrez tout d'abord à la tournure du style, énergique, serré, prompt à l'antithèse, que c'est bien vraiment d'Aubigné qui doit l'avoir écrite. Les autres preuves viendront après.
«Sire, j'ay communiqué le commandement de Vostre Majesté à ses fidèles habitans et gens de guerre de la garnison: je n'y ay trouvé que bons citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau[348]. C'est pourquoi eux et moy supplions très humblement Vostre dite Majesté de vouloir bien employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles soyent, nos bras et nos vies, comme estant, autant qu'elles dureront, Sire, vostres.»
[348] Le lieutenant du roi en Dauphiné aurait, selon le Scaligerana (Cologne, 1667, in-12, p. 78), fait une réponse à peu près pareille: «Monsieur de Gordes empescha que le massacre ne fust fait à Grenoble; il respondit qu'il estoit lieutenant du roy et non bourreau.»
Aucun historien n'a rapporté cette pièce, pas même de Thou, qui, ne lui trouvant pas une authenticité suffisante, «n'a pas oser l'adopter, dit l'abbé Caveirac[349], malgré sa bonne volonté pour les huguenots et ses mauvaises intentions contre Charles IX». D'Aubigné est le seul qui l'ait connue, et cela pour une excellente raison, si, comme j'ai tout lieu de le penser, c'est lui qui l'a fabriquée[350].
[349] Dissertat. sur la journée de la Saint-Barthélemy, etc. (Archives curieuses, 1re série, t. VII, p. 508).—C'est autour de cette dissertation, reprise par Lingard et combattue par M. Allen, qu'on fit si grand bruit de brochures en Angleterre, vers 1829. Aujourd'hui, l'on en fait grand cas, et on la trouve d'une logique fort acceptable. Du temps de Voltaire, ce n'était qu'une monstruosité. «Envoyez-moi, je vous prie, écrivait-il à Thiriot, le 24 décembre 1758, cette abominable justification de la Saint-Barthélemy; j'ai acheté un ours, je mettrai ce livre dans sa cage. Quoi! l'on persécute M. Helvétius et l'on souffre des monstres?»
[350] Et il y tenait, car, ainsi que l'a remarqué M. Léon Feugère (Revue contemp., 31 déc. 1854, p. 278), il l'a résumée dans ce vers des Tragiques: