Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne.

C'est bien d'après lui du moins qu'elle a couru et fait fortune dans l'histoire. Par malheur, il n'a pas été heureux dans le choix de l'homme à qui il en a fait endosser l'héroïsme. D'après le langage qu'il lui prête, ce vicomte d'Orthez vous semble sans doute n'avoir pu être qu'un homme de la plus énergique intégrité, catholique clément, ennemi de toute rigueur. Or, sachez au contraire qu'il n'y avait pas de plus enragé guerroyeur contre les protestants. Fallait-il tenter quelque coup de main contre eux; était-il besoin, comme en 1560, de se joindre à l'armée du roi d'Espagne pour entrer dans les États du Navarrais huguenot, et, comme dit La Planche, pour «tout râcler, sans espargner femmes ni enfans[351]»; on pouvait compter sur lui. Il allait même si loin dans ses sévices, il était si ardent au massacre et à la curée quand il s'agissait des religionnaires de Bayonne qu'on lui avait donnés à gouverner, que ce même roi aux cruautés duquel d'Aubigné voudrait qu'il eût si courageusement refusé de prêter les mains, Charles IX, se vit forcé de lui ordonner moins de rigueur. M. Huillard-Bréholles en a donné des preuves dans un Rapport au ministre sur deux cent trente-huit lettres de rois et de reines de France conservées aux archives de Bayonne.

[351] Hist. de l'Estat de France, par Regnier de La Planche, édit. in-8º, p. 116.

«J'appellerai, dit-il, votre attention sur une lettre de Charles IX, du mois de mai 1574, à Vincennes, confirmée par une autre de Catherine de Médicis, portant injonction au vicomte d'Orthez de se conduire avec plus de modération, et la promesse de faire droit aux plaintes des habitants contre ce gouverneur. En y joignant deux notifications de Henri III, du 8 novembre 1584 à Ollainville et du 29 janvier 1582 à Paris, où il est question d'une réponse de ce même gouverneur contre l'autorité royale, on pourrait sans doute se faire une idée plus exacte du caractère d'un personnage qui n'est guère connu que par la lettre de d'Aubigné, reproduite avec empressement par Voltaire, mais rejetée à juste titre par la critique moderne[352]

[352] Bulletin des comités histor., 1850, p. 167.

On m'objectera maintenant que s'il n'y eut pas de massacres à Bayonne, il faut que quelqu'un s'y soit opposé; et l'on me demandera qui ce put être. Tallemant va nous répondre par deux lignes de son Historiette sur le musicien de Niert, qu'on ne s'était pas encore avisé de citer à ce sujet.

«De Niert, écrit Tallemant[353],... est de Bayonne: il dit que son grand-père étant maire empescha qu'on ne fist le massacre dans Bayonne.»

[353] Édit. P. Paris, t. VI, p. 192.

Qui croire maintenant, de d'Aubigné qui tient pour le vicomte d'Orthez, ou de de Niert qui tient pour son grand-père? Ni l'un ni l'autre de façon certaine. S'il fallait opter cependant, c'est pour d'Aubigné et le vicomte que je me déciderais, ne voyant dans le dire de de Niert que la vantardise d'un descendant, qui se fait une gloire de la belle action qu'il prête à son aïeul. Quant au vicomte d'Orthez, d'Aubigné revient trop sur son action, et lui en tient trop de compte[354] pour qu'il n'y eût pas quelque réalité dans le fait: un homme de guerre, ainsi que l'a dit fort bien M. de Samaseuilh[355], peut être à la fois cruel et loyal; et le vicomte, par conséquent, qui ne reculait pas devant les plus sanglants massacres contre des gens armés, pouvait au contraire avoir de la répugnance pour une exécution digne du bourreau[356]. De là son refus, dont je ne repousse expressément que la forme donnée par d'Aubigné. Le fait peut être vrai; mais la lettre qui l'annonce est, à mon avis, incontestablement fausse dans le texte de l'historien. Or, ici, qu'est-ce qui nous importe le plus? La réalité des mots prononcés, l'authenticité des lettres écrites[357].

[354] Il alla jusqu'à épargner, dans un jour de massacre, les soldats du vicomte d'Orthez, pour lui rendre ainsi ce qu'il avait fait à ses coreligionnaires de Bayonne. (Hist. univ., liv. III, ch. XIII.)